L’Argent : Chute Libre et Opportunités pour les Investisseurs
New York – Le marché de l’argent a connu une journée historique le 30 janvier, marquée par une chute spectaculaire des prix qui rappelle les turbulences des années 1980. Les contrats à terme sur l’argent ont plongé de 31,4 %, atteignant 78,53 dollars l’once, la plus forte baisse quotidienne depuis l’effondrement de la tentative de manipulation du marché par les frères Hunt en mars 1980. Le prix au comptant a également chuté, de 28 %, pour s’établir à 83,45 dollars. En quelques heures, l’argent, qui se négociait encore autour de 122 dollars l’once quelques jours auparavant, a perdu près de la moitié de sa valeur.
Mais cette panique pourrait bien ouvrir une fenêtre d’opportunité pour les investisseurs, selon certains analystes qui avaient prédit la correction et qui se montrent désormais optimistes.
Un Cocktail Explosif : Marges, Dollar et Nomination à la Réserve Fédérale
La cause immédiate de ce krach est l’annonce de la nomination de Kevin Warsh au poste de président de la Réserve fédérale américaine par le président Trump. M. Warsh, ancien gouverneur de la Fed, est perçu comme un partisan d’une politique monétaire plus restrictive, ce qui a renforcé le dollar et pesé sur l’ensemble des métaux précieux. L’or a également subi une forte baisse, reculant de 11,4 % à 4 745 dollars.
Cependant, cette nomination n’est qu’un catalyseur. Le véritable facteur déclencheur est l’effet de levier excessif utilisé par de nombreux spéculateurs. Le CME Group, la bourse de référence pour les contrats à terme sur l’argent, avait déjà commencé à resserrer les conditions en augmentant les marges exigées pour les contrats à terme sur l’argent, passant de 11 % à 15 %, voire 16,5 % pour les positions à risque élevé. Une nouvelle augmentation de marge, de 36 % pour l’argent et de 33 % pour l’or, a été annoncée le 30 janvier, obligeant les traders à déposer davantage de garanties ou à liquider leurs positions.
La plupart ont choisi la liquidation forcée. Une cascade de ventes s’est enclenchée sur le COMEX, la bourse des métaux de New York, alors que les traders, qui avaient pris des positions importantes avec un capital limité, se sont retrouvés incapables de faire face aux appels de marge. Les ordres stop-loss ont amplifié la pression, déclenchant une série de ventes automatiques.
Ce mécanisme rappelle de près la manière dont la position des frères Hunt a été démantelée en 1980, lorsque les régulateurs ont augmenté les exigences de marge jusqu’à ce que les spéculateurs surendettés ne puissent plus tenir leurs positions.
Un Décalage Significatif : La Demande Physique Résiste
Un élément crucial à prendre en compte est le décalage entre le marché papier et le marché physique. Alors que les contrats à terme sur l’argent s’effondraient sur le COMEX, les primes sur l’argent physique ont grimpé en flèche à Shanghai et à Dubaï, atteignant jusqu’à 20 dollars l’once au-dessus des prix au comptant occidentaux, selon TheStreet. Cela indique que la vente massive n’était pas motivée par une baisse de la demande réelle, mais par une liquidation forcée de positions spéculatives.
Le déficit structurel d’offre qui a propulsé l’argent à la hausse au cours de l’année écoulée, avec une augmentation de 250 %, n’a pas disparu. L’Institut de l’Argent prévoit une cinquième année consécutive de déficit d’offre. De plus, Fresnillo, le plus grand producteur mondial d’argent, a revu à la baisse ses prévisions de production pour 2026, tandis que Hecla Mining a également annoncé une production inférieure à celle de 2025.
La demande industrielle, notamment dans les secteurs du solaire, des véhicules électriques et de l’électronique, reste solide. La rareté physique de l’argent, qui a poussé son prix de 30 à 122 dollars en treize mois, demeure une réalité fondamentale.
Retournement de Sentiment : Les Experts Changent de Camp
Le week-end suivant le krach a été marqué par un retournement de sentiment notable. Peter Brandt, un trader de matières premières expérimenté qui avait prédit la correction, est passé à une position haussière. Marko Kolanovic, ancien stratège de JPMorgan Chase et membre du Institutional Investor Hall of Fame, a également rejoint le camp des acheteurs. Tous deux avaient averti d’une correction de 50 % avant la chute.
Leur raisonnement est simple : les vendeurs forcés ont été éliminés, les marges ont été réinitialisées et les acheteurs restants détiennent de l’argent physique, et non des contrats à terme à effet de levier. Ce changement de microstructure du marché réduit la volatilité et renforce la confiance des investisseurs à long terme.
Perspectives et Risques
Lundi matin, l’argent restait volatil, avec un repli à 71,20 dollars avant de se stabiliser dans une fourchette de 75 à 82 dollars, soit une baisse d’environ 33 % par rapport au sommet de la semaine précédente. L’or s’est stabilisé autour de 4 700 à 4 730 dollars, réduisant ses pertes initiales.
Les grandes banques restent optimistes quant à l’avenir de l’or. UBS a relevé son objectif de prix pour l’or à 6 200 dollars l’once pour les trois premiers trimestres de 2026, avec un scénario haussier à 7 200 dollars en cas de tensions géopolitiques accrues. Deutsche Bank et Société Générale prévoient également un prix de l’or à 6 000 dollars d’ici la fin de l’année. Goldman Sachs a quant à lui fixé son objectif à 5 400 dollars.
Si l’or se dirige vers les 6 000 dollars, le prix actuel de l’argent semble attractif. Le ratio or/argent, qui était tombé à environ 31 avant le krach (un niveau jamais vu depuis 2011), n’a que légèrement augmenté après la vente massive. Historiquement, l’argent surperforme l’or lors des marchés haussiers prolongés des métaux précieux, une fois la phase de correction terminée.
Titres à Surveiller
- SLV (iShares Silver Trust) : Le moyen le plus liquide d’investir dans l’argent physique sans prendre de risques liés à l’extraction minière.
- PAAS (Pan American Silver) : Le plus grand producteur d’argent au monde en termes de capitalisation boursière, avec une production prévue de 25 à 27 millions d’onces en 2026 et un coût de production compétitif d’environ 15 dollars l’once.
- HL (Hecla Mining) : Une entreprise minière dérisquée avec des coûts de production négatifs grâce aux crédits de sous-produits de plomb et de zinc.
- WPM (Wheaton Precious Metals) : Un modèle de streaming qui évite les risques opérationnels liés à l’extraction minière, avec une production croissante et une exposition significative à l’argent.
- AG (First Majestic Silver) : Pour les traders à la recherche d’une exposition plus importante à la reprise, les sociétés minières juniors ont été les plus touchées par la vente et pourraient rebondir rapidement.
Risques à Surveiller
Il est important de rester prudent. Si l’argent ne parvient pas à maintenir le seuil de 70 à 75 dollars, le tableau technique se détériore rapidement. Un stratège de Pace 360 a averti que si l’or ne parvient pas à retrouver les 4 900 dollars, le sommet pourrait déjà être atteint, avec une baisse possible à 3 800 dollars d’ici octobre 2026, entraînant l’argent dans sa chute.
La réaction du dollar à la nomination de M. Warsh est également un facteur à surveiller. Un dollar structurellement plus fort serait un vent contraire pour toutes les matières premières libellées en dollars. De plus, les augmentations de marge du CME Group ne sont pas réversibles et limitent le potentiel de mouvements paraboliques comme celui qui a poussé l’argent à 122 dollars.
Enfin, le rôle de la Chine est crucial. Mike McGlone de Bloomberg a souligné que l’achat spéculatif chinois a contribué à alimenter la hausse et a intensifié la vente lorsque le sentiment s’est inversé. Si ces capitaux ne reviennent pas, la reprise pourrait être plus lente que prévu.
Ce Qu’il Faut Surveiller Cette Semaine
Trois éléments clés détermineront si le krach est une opportunité d’achat ou le début d’une tendance baissière plus profonde :
- La capacité de l’argent à se maintenir au-dessus de 70 dollars tout au long de la semaine, alors que les nouvelles exigences de marge du CME Group entrent en vigueur.
- Les données de l’ISM Services (mercredi) et le rapport sur l’emploi de janvier (vendredi). Des données solides renforceraient le scénario haussier pour le dollar et exerceraient une pression supplémentaire sur les métaux précieux.
- Les primes sur l’argent physique en Asie. Si les primes à Shanghai restent élevées, la demande structurelle est intacte, quel que soit le comportement des marchés papier.
La hausse de 131 % de l’argent au cours des douze derniers mois n’est pas due à l’effet de levier, mais à un déficit d’offre, à la demande industrielle et à une rotation mondiale vers les actifs tangibles. Le krach de vendredi n’a pas modifié ces fondamentaux. Il a simplement changé la nature des détenteurs de métal, passant de spéculateurs surendettés à des acheteurs à long terme. Pour les investisseurs ayant l’estomac pour la volatilité, c’est précisément le type de correction qu’ils attendent.
