La modélisation récente de la fonte de la glace de l’Antarctique suggère que le glacier Thwaites pourrait élever le niveau des mers de 30 millimètres d’ici 2100, soit le double des estimations précédentes, en raison d’une infiltration d’eau chaude sous sa base.
Le plus large glacier de la planète, situé en Antarctique occidental et comparable à la superficie du Sénégal avec environ 192 000 kilomètres carrés, fond de manière plus agressive que ne l’indiquaient les projections antérieures selon les données publiées dans la revue Nature Communications. L’étude, menée par des glaciologistes de l’Université de Californie à Irvine et du Jet Propulsion Laboratory de la NASA, démontre que la modélisation actuelle doit intégrer la dynamique des zones de transition pour évaluer correctement la montée future des eaux.

La dynamique de la zone d’échouage et le pompage des marées
Les modèles traditionnels de calotte glaciaire ont longtemps considéré la ligne d’échouage — le point où la glace quitte le socle rocheux pour flotter sur l’océan — comme une limite fixe et stable. Les observations satellitaires révèlent pourtant une réalité différente : cette limite forme une zone large de plusieurs kilomètres où les marées soulèvent et abaissent la masse de glace.
Ce phénomène, baptisé pompage des marées, permet à de l’eau relativement chaude de pénétrer profondément sous les plaques de glace et d’y provoquer une fonte vigoureuse. Mattia Poinelli, chercheur principal de l’étude et scientifique de projet à l’UCLA, qui a mené ces travaux alors qu’il était chercheur en sciences du système terrestre à UC Irvine, souligne cette modification fondamentale dans la compréhension des glaciers qui se terminent dans l’océan.
Nous en sommes venus à reconnaître un agencement différent sous les principaux glaciers de la Terre qui se terminent dans l’océan.
Mattia Poinelli, scientifique de projet à l’UCLA, via la publication des résultats
Le rôle de la crête de Mouginot et la probabilité de détachement
Le relief sous-marin de la région influence directement la vitesse du recul glaciaire. Le socle rocheux sur lequel repose Thwaites s’incline vers l’intérieur, exposant de nouvelles surfaces glacées à l’eau chaude à mesure que la fonte progresse. Deux crêtes sous-marines agissent actuellement comme des cales naturelles qui retiennent la glace et l’empêchent de s’écouler trop rapidement vers l’océan.
Toutefois, la fonte accélérée au niveau de la zone d’échouage désancre progressivement la glace de la plus grande de ces structures, la crête de Mouginot. Selon les simulations intégrant une zone d’échouage de 4 à 6 kilomètres, il existe une probabilité de 60 pour cent que le glacier se détache de cette crête d’ici la fin du siècle, certains scénarios plaquant cet événement dès 2038.
Les répercussions sur les prévisions mondiales du niveau de la mer
En intégrant ces paramètres physiques dans leur modèle, les chercheurs estiment que le glacier Thwaites ajoutera entre 24 et 36 millimètres — soit une estimation centrale de 30 millimètres, avec une marge d’environ 6 millimètres — au niveau global des océans d’ici 2100, même en maintenant le climat constant sans réchauffement atmosphérique ou océanique supplémentaire. Eric Rignot, co-auteur de l’étude et professeur de science du système terrestre à UC Irvine, indique que l’approche précédente peinait à reproduire la rapidité de la perte de masse observée ces dernières décennies en raison de données physiques manquantes.
Des experts extérieurs à l’équipe de recherche qualifient l’avancée de décisive. Ted Scambos, chercheur scientifique senior au Centre de science et d’observation de la Terre de l’Université du Colorado à Boulder, qui n’a pas participé à l’étude, estime que ces observations constituent un véritable tournant pour la modélisation du niveau de la mer lié à Thwaites. D’autres spécialistes, à l’instar de Robert Larter, géophysicien marin au British Antarctic Survey, rappellent toutefois que des incertitudes subsistent et qu’il reste nécessaire d’obtenir des données directes depuis le sous-sol de la calotte.
La réalité est que nous avons encore beaucoup à apprendre sur les processus dans la zone d’échouage avant de pouvoir faire des prévisions confiantes sur la vitesse à laquelle la glace sera perdue.
Robert Larter, géophysicien marin au British Antarctic Survey, via des déclarations rapportées par les agences
Les scientifiques prévoient de se rendre sur place en 2028 afin de déployer des instruments de mesure capables d’enregistrer directement les mouvements de l’eau de mer sous la glace. Les auteurs de l’étude insistent néanmoins sur le fait que la surveillance accrue ne suffira pas à inverser les dommages en cours. Même si les émissions polluantes diminuaient immédiatement, l’océan continuera de subir les effets du réchauffement accumulé par le passé, garantissant une élévation future des eaux découlant de la détérioration déjà enregistrée.

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