Les États-Unis et la Chine scindent l’intelligence artificielle en blocs rivaux, contraignant les pays du Sud global et d’Europe à naviguer entre l’initiative américaine Pax Silica et l’organisation chinoise WAICO. Alors que les investissements et les technologies se fracturent, de nombreuses nations tentent de diversifier leurs alliances technologiques.
L’émergence des blocs rivaux et le dilemme du choix technologique
La rivalité technologique entre Washington et Pékin a franchi un nouveau cap avec la formation de coalitions internationales distinctes, obligeant les gouvernements tiers à se positionner. D’un côté, les États-Unis soutiennent l’initiative Pax Silica, qui rassemble environ deux douzaines de partenaires et alliés autour des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs et en infrastructures informatiques critiques. De l’autre, la Chine a impulsé la création en juillet 2026 de l’Organisation de coopération pour l’intelligence artificielle dans le monde (WAICO), dotée de son siège à Shanghai et de vingt-neuf membres fondateurs initiaux.
Cette balkanisation numérique place de nombreux États face à un arbitrage délicat. Les technologies américaines misent sur les puces les plus avancées et des modèles de pointe fermés, tandis que l’écosystème chinois propose des systèmes open-weight plus abordables et flexibles. Pour les pays incapables de rivaliser sur le développement de modèles d’intelligence artificielle dits frontaliers, l’enjeu se déplace vers la souveraineté numérique et le contrôle des données.

La stratégie de couverture des risques au Kazakhstan et en Indonésie
Face à cette bipolarisation, plusieurs pays adoptent une diplomatie de double partenariat. Le Kazakhstan illustre cette posture d’équilibre : comptant environ 21 millions d’habitants selon les données rapportées par des médias comme Associated Press, le pays cherche à relier les deux mondes. Tout en rejoignant WAICO aux côtés de vingt-huit autres membres initiaux comme la Russie et le Pakistan, le pays a également noué des liens étroits avec les États-Unis. Moins de trois semaines après la visite à Washington de son ministre de l’Intelligence artificielle Zhaslan Madiyev en juin, le gouvernement kazakh a conclu un accord d’investissement pouvant atteindre 10 milliards de dollars avec Nvidia pour bâtir une vallée de centres de données, tandis que les investissements directs étrangers de la Chine atteignaient un record de 2,8 milliards de dollars en 2025.
Tout le monde se protège. Nous ne voulons pas de ce choix binaire.
Dana Masalimova, ancienne diplomate kazakhe, chercheuse indépendante et associée au centre Kathryn W. et Shelby Cullom Davis de l’Université Harvard
Nous devrions pouvoir faire partie des deux, disons les choses ainsi, et choisir le meilleur système, a résumé Mari Pangestu, vice-présidente du Conseil économique national indonésien, lors d’un événement organisé par la Hong Kong University Business School.

Les pressions géopolitiques de Washington et la réponse de Pékin
Les exigences américaines se font de plus en plus fermes à l’égard de leurs partenaires. Le Département d’État a indiqué, en utilisant le terme de « Super Intelligence » privilégié par l’administration, que les pays ne sauraient être considérés comme des partenaires de confiance au sein de Pax Silica s’ils s’engagent substantiellement dans des initiatives concurrentes promues par Pékin. Cette ligne dure s’inscrit dans la rhétorique de l’administration américaine, marquée par la déclaration du président Donald Trump selon laquelle quiconque gagne l’IA, gagne
.
De son côté, la Chine rejette les accusations américaines de distillation à grande échelle — un procédé consistant à extraire des capacités de modèles occidentaux — formulées par les entreprises technologiques et les responsables des États-Unis. Dans une déclaration officielle rapportée par l’Agence France-Presse et d’autres fils d’information, l’ambassade de Chine à Washington a estimé que l’intelligence artificielle ne devrait pas appartenir aux grands pays et que les deux superpuissances, comme l’a également souligné le diplomate Cui Tiankai lors du Forum Xiangshan selon Euronews, devraient conjuguer leurs forces au lieu de s’isoler mutuellement.

La course aux coûts et la fracture des modèles ouverts
Au-delà de la diplomatie des blocs, la concurrence économique s’organise autour des modèles et de leur tarification. Les restrictions sur l’exportation de semi-conducteurs avancés vers la Chine ont poussé les laboratoires chinois à privilégier l’écosystème open-weight, réduisant les coûts de formation et de déploiement. Des acteurs comme DeepSeek, avec ses capacités de raisonnement lancées en janvier 2025, ont bouleversé le marché par des tarifs extrêmement bas, faisant chuter le coût des jetons d’entrée à des fractions de dollar par million d’unités.
Les laboratoires américains, quant à eux, continuent d’investir massivement dans des infrastructures propriétaires tout en ajustant leurs grilles tarifaires pour s’adapter à la demande internationale. Pendant que des entreprises comme Anthropic renforcent leur ancrage régional en ouvrant des bureaux à Singapour — un État qui évalue lui aussi l’opportunité de rejoindre l’organisation chinoise —, des nations européennes comme la France tentent de s’imposer par l’innovation propre, à l’instar de la startup Mistral et de ses derniers modèles.
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