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Thionville: l’affaire Rutili sur fond d’omerta et de balle perdue?

Thionville: l’affaire Rutili sur fond d’omerta et de balle perdue?

Auteur depuis plusieurs mois de vidéos intitulées #ThionviLeaks dans lesquelles il dénonce une «proximité malsaine», voire une «corruption», entre certains élus de la mairie de Thionville, dirigée par Pierre Cuny, et des acteurs du monde de l’immobilier, Yan Rutili comparaissait ce lundi 11 septembre, au matin, devant le tribunal judiciaire de la cité mosellane pour atteinte au droit à l’image et à la vie privée. Le plaignant ? Stéphane Noël, patron de Habiterl’un des principaux mis en cause.

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Ici, pas question d’étudier le fond du sujet, mais bien la forme avec cette question: la diffusion de certaines séquences de la soirée du 50e anniversaire de Stéphane Noël organisée à Marrakech du 7 au 9 décembre 2018 relève-t-elle de l’atteinte au droit à l’image et à la vie privée de ce dernier?

Une balle retrouvée à son domicile

Pour défendre ses intérêts, Stéphane Noël s’en est remis à un ténor du barreau, Me Olivier D’Antin. Avocat de Dominique de Villepin dans l’affaire Clearstream, l’homme est considéré comme une «pointure». Longiligne, chevelure mi-longue poivre et sel, l’homme porte le verbe haut. D’emblée, il précise que «d’ordinaire», ces dossiers mettent aux prises des «magazines populaires ou des éditeurs à sensation à des personnalités connues». Or, il affirme que son client est «sur le plan de la notoriété, un anonyme quand bien même il a des responsabilités importantes dans le cadre de son entreprise».

Dans la foulée, Me Olivier D’Antin tente de discréditer la démarche de Yan Rutili. Selon lui, celle-ci servirait uniquement à satisfaire «son très grand appétit de notoriété et d’image» et raille cette propension à se considérer comme «le principal opposant au maire de Thionville». Il le juge «narcissique». «Voyez-vous, dit-il à l’attention des magistrats, il organisera après votre audience une conférence de presse…» Conférence de presse lors de laquelle Yan Rutili annoncera avoir déposé le 25 juillet dernier une pré-plainte suite au dépôt d’une balle à son appartement durant son absence. Le tout sans, dit-il, la moindre effraction. De quoi lui faire dire que «si on en vient à ce style de démarche, c’est que je dois en agacer certains…»

Me Olivier D’Antin assure que son client a fait «le choix de ne pas s’exposer publiquement à la notoriété». De quoi lui faire dire qu’en conséquence, «le droit applique avec une rigueur particulièrement forte les règles du respect de leur vie privée et de leur dignité.»

«Une ambiance qu’on imagine celle d’une boîte de nuit»

Des trois épisodes diffusés à ce jour par Yan Rutili, Me Olivier D’Antin en a retenu deux. Le premier qui «à 99% ne fait pas l’objet de ce débat», mais qui confirmerait la supposée quête de notoriété d’un accusé sensible, dit-il, «à une veine complotiste qu’il affectionne». «On voit Monsieur Rutili sur les marches du palais de justice à Paris, très content de lui qui explique être mis en examen. Très content parce qu’il va pouvoir se défendre à Paris alors qu’à Thionville, vous imaginez les puissants, aux influences énormes sur les juges…»

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«Complotiste ! Venant d’un avocat de son calibre, Me D’Antin aurait pu s’abstenir d’un tel qualificatif», s’indigne Yan Rutili. «Ce n’est vraiment pas élégant. Mais bon, si sa volonté est de me discréditer…»

Il (Rutili) est très doué pour l’image. Il est bien fichu son truc…

Moi Olivier D’Antin

Avocat de Stéphane Noël

Il reste donc 1%. Ce moment où Yan Rutili, pour annoncer le deuxième épisode, et «faire saliver les fans qui sont ici présents», leur annonce «quelque chose de fantastique» dans le but de dénoncer «les collusions entre les intérêts promotionnels privés et la mairie de Thionville». Mais voilà, dans son teasing, Yan Rutili montre Stéphane Noël, tout de blanc vêtu, «dans une ambiance qu’on imagine celle d’une boîte de nuit» réaliser un pas de danse. Un faux-pas.

Des #ThionviLeaks, Me Olivier D’Antin n’en a pas perdu une miette. Il se permet même un compliment: «Il est très doué pour l’image. Il est bien fichu son truc…»

Dans le second épisode, Me Olivier D’Antin présente Véronique Schmit, adjointe à la mairie de Thionville, comme la «cible principale» de Yan Rutili qui, selon lui, ne s’embarrasse pas de précisions. «Il n’entre pas dans sa logique de préciser que Madame Schmit est la femme du principal collaborateur de Monsieur Noël (Ndlr: directeur général de la Conseillère Immobilière Luxembourgeoise et directeur du développement et des communications du Groupe Habiter Promotion) et la présente comme une amie de Stéphane Noël.» Sans doute la confusion des genres.

Yachts, poker et accent mexicain

De femme, il y en a une autre. Si son visage est caché, sa voix laisse deviner, selon Me Olivier D’Antin, «un accent un peu de l’Est qui réveille un certain nombre de sentiments». Pour l’anecdote, et selon nos informations, cette voix est celle d’une «doublure» qui lit le témoignage d’une source dont Yan Rutili souhaitait préserver l’anonymat. «Et c’est un accent… mexicain», reprend Me Poudampa.

Dans l’extrait sonore, porté au dossier, on entend cette femme qualifier Stéphane Noël de «charmant», de «beau parleur» avant d’évoquer ses «yachts à Monaco», ses séjours dans «les palaces», son goût pour le «poker», sa «chambre à l’année au Sept au-dessus du casino d’Amnéville», mais aussi «ses tournois à Vegas, à Monaco, Marrakech…»

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Marrakech, justement. Cette soirée organisée à l’occasion du 50e anniversaire de Stéphane Noël était-elle d’ordre privé ou, comme l’estime Yan Rutili, constituait-elle un «séminaire professionnel» ? Me Olivier D’Antin balaie cette «idée assez subtile» d’un revers de main. «Il y a les enfants de Monsieur Noël, sa compagne, ses parents…» avant de lâcher un argument imparable : «Je ne pense pas qu’avec la présence de Gilbert Montagné on est là dans un cadre professionnel…»

Si Monsieur Noël estimait que ces images étaient à caractère privé, il ne fallait pas les mettre en ligne.

Me Vincent Poudampa

Il interpelle Yan Rutili

L’audience de ce lundi reposait aussi sur cette question: cette vidéo était-elle privée ou publique ? Me Olivier D’Antin évoque un fichier WeTransfer. «Elle n’était accessible que pour certaines personnes. Que Monsieur Rutili, par un lien de caniveau, ait eu accès à cette vidéo par ce lien WeTransfer est une chose, mais de là à dire qu’elle était publique, c’est faire preuve d’une grande mauvaise foi.»

«Cette vidéo, Monsieur Rutili l’a trouvée en ligne. En ligne avec un lien WeTransfer relayé sur Facebook. Si j’étais Monsieur Noël, je porterais plainte, mais contre la société qui a mis le lien en ligne…» De quoi faire dire à la défense qu’on se trouve là en présence d’un «consentement tacite de la diffusion d’images dans l’espace public. Si Monsieur Noël estimait que ces images étaient à caractère privé, il ne fallait pas les mettre en ligne.»

Yan Rutili réfute cette atteinte à la vie privée et au droit à l’image sous couvert d’un combat bien supérieur, celui de l’intérêt général. «Cette thèse permet à Monsieur Rutili de se présenter comme un chevalier blanc», déclare Me Olivier D’Antin. Un brin moqueur, il parodie l’accusé: «J’ai des choses à dire. Je veux démontrer que tout ce marigot local, consanguin, joue avec la politique et les intérêts économiques dans un entre-soi insupportable…»

Une qualification mal fondée ?

«L’intérêt général, s’interroge Me Olivier D’Antin, c’est de montrer quelqu’un en train de danser pour s’en moquer ? Non, l’intérêt général c’est la somme des intérêts particuliers.» «Mon confrère, rétorque Me Vincent Poudampa, estime que c’est futile de voir Monsieur Stéphane Noël danser, que ça paraît bête, ce qui n’est pas très sympa pour son client… Mais en réalité, ça illustre la connivence supposée entre lui et certains élus. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Ce n’est pas ici que la justice en décidera.»

Me Vincent Poudampa estime que ce dossier est «excessivement passionnant», mais que la «qualification est mal fondée». «On ne peut pas venir sur le terrain du droit à la vie privée si les images servent de support à un propos qui doit se juger sur le fondement du droit à la presse.»

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L’avocat, inscrit au barreau de Bordeaux, poursuit: «Il n’y a pas contestation sur le fait que les vidéos qui font débat ont pour objet la dénonciation journalistique de faits qui, s’ils s’avèrent faux, doivent alors faire l’objet d’une action en diffamation.» Une plainte qui, dès lors, renverrait tous les acteurs devant la cour pénale.

Le fait que peu d’élus aient apporté leur soutien à Yan Rutili, ça peut interroger. Il y a une forme d’omerta…

Gilles Wobédo

Membre de l’opposition à la mairie de Hayange, soutien de Yan Rutili

Pour savoir si les festivités liées à ce 50e anniversaire – auquel participaient une centaine d’invités – étaient d’ordre personnel ou professionnel, Me Vincent Poudampa suggère que Stéphane Noël apporte «la preuve que la facture de ce séjour à Marrakech a bien été réglée avec ses propres deniers et non ceux de son entreprise…»

«Un homme politique, ça s’empêche d’aller trop loin et s’il y a bien une leçon à donner à Monsieur Rutili, c’est celle-là.» Le prix de la leçon? Dans sa plaidoirie, Me Olivier D’Antin réclame «20.000 euros pour dommages et intérêts et 2.500 euros pour ses frais d’avocat», mais aussi le retrait des deux premiers épisodes des #ThionviLeaks. Sous peine d’astreinte de 1.000 euros par jour de retard.

À la sortie du tribunal, une dizaine de personnes viennent apporter leur soutien à Yan Rutili. Parmi elles, Gilles Wobedo, membre de l’opposition à la mairie de Hayange. «Ce n’est pas rien d’entamer une telle démarche. Il en faut du courage pour s’attaquer à des gens très puissants, très riches, capables de se payer les meilleurs avocats du pays. Sa démarche mérite le soutien des citoyens et des contribuables que nous sommes tous. Cette affaire met en lumière la question de la possible corruption des élus. Beaucoup de maires travaillent avec des promoteurs immobiliers et, bien souvent, on peut s’interroger sur la nature des relations qu’il peut y avoir entre eux. D’ailleurs, le fait que peu d’élus aient apporté leur soutien à Yan Rutili, ça peut interroger. Il y a une forme d’omerta…»

L’annonce du dépôt d’une pré-plainte suite à la réception d’une balle de calibre 22 long rifle semblerait confirmer cette impression. Pas question de faire reculer Yan Rutili: «Que le message soit clair: il est hors de question de me faire taire. Je continue le combat!»

Jugement du premier des nombreux procès qui l’attendent, le 13 novembre prochain.

2023-09-11 19:38:21
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