Le marché américain se referme aux documentaires politiques, alerte CPH:DOX
Copenhague, Danemark – Le marché américain semble de plus en plus imperméable aux documentaires, particulièrement ceux à portée politique, une tendance alarmante révélée lors du récent Festival International du Film Documentaire de Copenhague (CPH:DOX), qui s’est achevé ce samedi. Des cinéastes et producteurs témoignent d’un désintérêt croissant des plateformes de streaming et des distributeurs américains, malgré des succès critiques et internationaux.
L’inquiétude est palpable. Christian Beetz, producteur du documentaire "Elon Musk Unveiled – The Tesla Experiment", a fait part de sa déception. Après avoir suscité l’enthousiasme de plusieurs distributeurs américains lors de CPH:Forum l’année dernière, avec des promesses de soutien pour une sortie en 2026, il se retrouve aujourd’hui face à un silence radio. Le film, qui explore les pratiques de Tesla en matière de développement de la conduite autonome en utilisant ses clients comme testeurs non rémunérés, a pourtant trouvé sa place dans 20 territoires à travers le monde.
“Ils ont complètement disparu”, a-t-il déclaré à IndieWire.
Le cas de "Elon Musk Unveiled" n’est pas isolé. Plusieurs autres documentaires engagés politiquement, tels que "American Doctor" de Poh Si Teng, "Silenced" de Selina Miles et "Molly Vs The Machines" de Marc Silver, ont rencontré un accueil favorable à CPH:DOX, mais n’ont suscité aucun intérêt de la part des grandes plateformes de streaming américaines.
Thom Powers, programmateur de documentaires au Festival International du Film de Toronto (TIFF), observe une évolution inquiétante. “Ce n’a jamais été facile pour les documentaires politiques, mais il y avait toujours quelques ouvertures. Historiquement, les documentaires politiques ont même mieux fonctionné sous les administrations républicaines que démocrates”, a-t-il souligné. Il cite en exemples "Fahrenheit 9/11" en 2004, ou encore "I’m Not Your Negro" et "RBG" sortis durant la première administration Trump.
L’explication de ce revirement pourrait se trouver dans le climat politique actuel. Christian Beetz estime que le lancement d’une campagne par l’ancien président Trump en mars 2025 ciblant les grands cabinets d’avocats américains liés à ses opposants politiques a eu un effet dissuasif.
Le problème ne se limite pas aux œuvres à forte connotation politique. Les documentaires indépendants, dépourvus de licences d’exploitation de marques connues ou de célébrités, peinent également à trouver leur public aux États-Unis. Andreas Dalsgaard, réalisateur de la série documentaire "The Oligarch and the Art Dealer", primée à Sundance et présentée à CPH:DOX, se dit frustré. “Les critiques sont excellentes, mais nous sommes toujours à la recherche d’une distribution américaine. C’est décevant qu’un film qui mérite d’être vu ait du mal à trouver son public.”
Orlando von Einsiedel, réalisateur de "The Cycle of Life", un documentaire de 6 000 kilomètres à travers l’Iran et l’Afghanistan, rencontre les mêmes difficultés. Il souligne la nécessité de repenser la stratégie de distribution.
Malgré ces obstacles, Thom Powers reste optimiste quant à l’intérêt du public américain pour les documentaires engagés. “Si vous êtes dans le secteur pour servir les spectateurs, vous devez tenir compte de ce qu’ils veulent. Nous avons été témoins de mouvements sociaux populaires comme Black Lives Matter, qui montrent que le public, en particulier les jeunes, aspire à s’engager dans les enjeux de notre époque.”
CPH:DOX s’est achevé ce samedi, laissant derrière lui un sentiment d’incertitude quant à l’avenir des documentaires sur le marché américain. La question demeure : les plateformes de streaming et les distributeurs américains finiront-ils par écouter les appels des cinéastes et des spectateurs ?
