La crise du care : une économie mondiale épuisée par le travail invisible
Londres – Au cœur des débats sur l’économie mondiale, une crise silencieuse se profile : celle du care. Des universitaires aux militants, un nombre croissant d’experts soulignent que le travail de reproduction sociale – les soins aux enfants, aux personnes âgées, aux malades, mais aussi le maintien du foyer et la reproduction de la force de travail – est non seulement sous-évalué, mais activement exploité, menaçant le bien-être des individus et la stabilité des sociétés.
Shirin M. Rai, professeure distinguée au département de politique et d’études internationales de la SOAS, University of London, et membre de la British Academy, est l’une des voix les plus influentes dans ce domaine. Son travail, qui s’étend de l’analyse des inégalités de genre dans le développement à l’étude des coûts humains du care, met en lumière une réalité souvent ignorée : le capitalisme se nourrit du travail non rémunéré, principalement effectué par les femmes, et épuise ceux qui le fournissent.
“Le capitalisme a besoin de la reproduction de la vie pour continuer à fonctionner, mais il ne valorise pas le travail qui rend cela possible,” explique Rai. “C’est une contradiction fondamentale qui conduit à une ‘déplétion’ – un épuisement des ressources humaines, tant physiques qu’émotionnelles.”
Ce concept de “déplétion”, développé dans son dernier livre, Depletion: The Human Costs of Caring (Oxford University Press, 2024), décrit l’état où les dépenses d’énergie et de ressources liées au care dépassent les apports, entraînant un cercle vicieux d’épuisement et de précarité. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’intensifie avec les crises économiques, les pandémies et le changement climatique, qui exacerbent les besoins en matière de care tout en réduisant les ressources disponibles.
Des racines historiques et un appel à la justice sociale
L’analyse de Rai s’inscrit dans une longue tradition de pensée féministe qui remet en question les fondements de l’économie politique classique. Elle s’inspire des travaux pionniers de Silvia Federici, dont Re-Enchanting the World: Feminism and the Politics of the Commons, explore la manière dont le capitalisme a historiquement dévalorisé et exproprié les formes de travail et de savoir traditionnelles, notamment celles liées à la reproduction sociale.
Elle fait également écho aux débats sur le “salaire pour le travail domestique” lancés dans les années 1970, qui soulignaient la nécessité de reconnaître et de rémunérer le travail de care. Des recherches récentes, comme celles d’Adrienne Roberts, Mezzadri et al., confirment que la crise du care est particulièrement aiguë en période de crise économique et sociale.
“Il y a un regain d’intérêt pour ces débats, car nous réalisons que le système actuel est insoutenable,” affirme Rai. “Nous avons besoin de repenser la manière dont nous organisons le care, en le considérant non pas comme une charge individuelle, mais comme une responsabilité collective.”
Le changement climatique et le fardeau accru du care
Un aspect crucial de cette réflexion est le lien entre le changement climatique et le travail de care. Selon Stefania Barca, dont le travail explore les liens entre le travail anticapitaliste et la lutte contre le changement climatique, la crise environnementale exacerbe les besoins en matière de care tout en rendant plus difficile la fourniture de ces soins.
“Le changement climatique crée de nouvelles formes de vulnérabilité et de précarité, qui nécessitent davantage de soins et de soutien,” explique Rai. “En même temps, il détruit les ressources naturelles et les infrastructures dont nous avons besoin pour fournir ces soins.”
Vers un système de care plus juste
Alors, comment construire un système de care plus juste et durable ? Pour Rai, la réponse réside dans une transformation profonde des relations sociales et économiques. Cela implique de reconnaître la valeur du travail de care, de le rémunérer de manière adéquate, de le socialiser et de le partager plus équitablement entre les hommes et les femmes.
“Nous avons besoin de politiques publiques qui soutiennent le care, comme des congés parentaux rémunérés, des services de garde d’enfants abordables et des soins de longue durée accessibles,” souligne Rai. “Mais nous avons aussi besoin de changer les normes sociales et culturelles qui valorisent le travail rémunéré au détriment du travail non rémunéré.”
Elle insiste également sur la nécessité de lutter contre les inégalités raciales et de genre qui rendent certaines personnes plus vulnérables à l’épuisement du care. Les migrantes, par exemple, sont souvent employées dans des emplois de care précaires et mal rémunérés, ce qui les expose à un risque accru d’exploitation et de détresse.
“Nous devons créer un monde où le care est considéré comme un droit fondamental, et non comme un privilège,” conclut Rai. “Un monde où chacun a la possibilité de vivre une vie digne et épanouissante, sans être épuisé par le fardeau du travail invisible.”
Pour en savoir plus :
- Depletion: The Human Costs of Caring par Shirin M. Rai : https://global.oup.com/academic/product/depletion-9780197777725?cc=ba&lang=en&
- Pluralising Social Reproduction Approaches : https://www.pluralisingsra.com/
- ILO’s Domestic Workers’ Convention 189 : https://normlex.ilo.org/dyn/nrmlx_en/f?p=NORMLEXPUB:12100:0::NO::P12100_ILO_CODE:C189
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