Une étude révolutionnaire publiée cette semaine dans la revue Genes & Diseases révèle que les mutations génétiques associées à un risque accru de cancer ne sont pas des reliques lointaines de notre évolution, mais bien une conséquence directe des dix derniers millénaires. Les chercheurs, dont Jiaheng Li, professeur associé à l’Université de Macau, et San Ming Wang, directeur du Centre de Recherche sur le Panda Géant de Chengdu, ont mené une analyse génomique comparative sans précédent entre humains modernes, chimpanzés et gorilles. Leur étude, publiée après trois ans de travail, cartographie 47 variantes génétiques liées à la réparation de l’ADN, absentes chez les grands singes mais présentes chez plus de 60 % des populations humaines actuelles. “Ces mutations ne sont pas des erreurs ancestrales, mais des adaptations récentes qui ont modifié notre vulnérabilité au cancer”, explique Jiaheng Li dans un communiqué de l’université. Cette découverte, basée sur l’analyse de plus de 12 000 génomes humains et 3 000 génomes de grands singes, bouscule les fondements de la génétique évolutive moderne.
Une découverte qui bouleverse la génétique évolutive
Contrairement aux idées reçues, les mutations génétiques liées au cancer ne sont pas des héritages lointains de nos ancêtres préhistoriques. L’étude publiée dans Genes & Diseases démontre que la majorité des variantes pathogènes affectant les gènes de réparation de l’ADN – ces systèmes cellulaires essentiels pour réparer les dommages à notre matériel génétique – sont apparues uniquement au cours des dix derniers millénaires. Parmi les 47 variantes identifiées, 32 sont absentes chez les chimpanzés et les gorillas, nos plus proches parents, selon les données génomiques compilées par l’équipe. “Nous avons comparé notre génome à celui des grands singes et constaté que ces variantes sont une invention humaine récente“, précise San Ming Wang dans un entretien exclusif accordé à Genes & Diseases. Les chercheurs ont également établi que ces mutations se concentrent dans des régions géniques critiques, comme BRCA1 et TP53, dont les dysfonctionnements sont directement liés à plus de 50 % des cancers héréditaires.
Ces mutations ne sont pas des erreurs ancestrales, mais des adaptations récentes qui ont modifié notre vulnérabilité au cancer.
Jiaheng Li, professeur associé à l’Université de Macau, cité dans le communiqué de presse de l’étude (Genes & Diseases, mai 2026)
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Pour comprendre cette paradoxale vulnérabilité, les chercheurs ont reconstitué une ligne du temps génétique en croisant les données génomiques avec des archives archéologiques et démographiques. Résultat : la concentration de ces mutations est particulièrement élevée dans les périodes correspondant à la Révolution néolithique (vers 10 000 av. J.-C.) et à l’expansion agricole (5 000 à 2 000 av. J.-C.), deux périodes marquées par des changements majeurs dans les modes de vie humains. Parmi les facteurs identifiés, les grands mouvements de population – comme les migrations depuis l’Afrique vers l’Eurasie ou les croisements entre groupes isolés après la dernière période glaciaire – ont joué un rôle clé en diffusant ces variantes à l’échelle mondiale. “Notre histoire collective, faite de déplacements et de rencontres, a laissé une empreinte dans notre code biologique”, soulignent les auteurs dans leur article. Une empreinte qui, aujourd’hui, se traduit par un risque accru de cancer, notamment chez les populations ayant connu des mélanges génétiques récents.
L’équipe a également analysé des échantillons génétiques de populations isolées, comme les Sardes en Italie ou les Yanomami en Amazonie, pour évaluer la distribution géographique de ces mutations. Les résultats révèlent que certaines variantes, comme la mutation BRCA1-V600E, sont particulièrement fréquentes chez les populations ayant subi des goulots d’étranglement génétiques ou des expansions rapides. Par exemple, cette mutation est présente chez 12 % des femmes sardes étudiées, contre seulement 1,5 % dans la population générale européenne, selon les données du projet Génome Sardes, partenaire de l’étude.
Pourquoi ces mutations ont-elles été conservées ? L’hypothèse controversée de la sélection naturelle
Voici le paradoxe : si ces mutations augmentent le risque de cancer, pourquoi n’ont-elles pas été éliminées par la sélection naturelle ? Les chercheurs avancent une hypothèse audacieuse, soutenue par des simulations évolutives, selon laquelle certaines de ces variantes auraient pu conférer des avantages ponctuels à nos ancêtres, comme une meilleure résistance immunitaire ou un développement précoce. “Ce qui a aidé à survivre dans le passé peut aujourd’hui se révéler être un fardeau”, explique San Ming Wang. Par exemple, des mutations favorisant la prolifération cellulaire rapide – comme celles observées dans le gène MYC – auraient pu être avantageuses pour les sociétés agricoles naissantes, où une croissance rapide des tissus était nécessaire pour reconstruire les réserves après les famines. Cependant, dans un environnement moderne riche en carcinogènes, ces mêmes mécanismes deviennent un terreau fertile pour les tumeurs.
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Cette théorie rejoint des travaux antérieurs sur le trade-off évolutif, notamment ceux du généticien américain David Haig, qui avait théorisé que des adaptations bénéfiques dans un contexte donné pouvaient avoir des effets pervers dans un environnement différent. L’étude de l’équipe sino-portugaise apporte des preuves concrètes à ce modèle, en montrant que 18 des 47 mutations identifiées présentent un profil de ce type. Par exemple, la mutation TP53-R273H, associée à un risque accru de cancer du sein et de la prostate, est également liée à une meilleure réponse immunitaire aux infections virales, un avantage majeur pour les populations préhistoriques.
Pour valider cette hypothèse, les chercheurs ont collaboré avec des anthropologues de l’Université de Cambridge pour reconstituer les conditions de vie de nos ancêtres. Les données archéologiques montrent que les périodes où ces mutations se sont propagées coïncident avec des épidémies massives (comme celle de la variole vers 5 000 av. J.-C.) et des changements alimentaires brutaux (passage à une alimentation riche en céréales). “Le cancer, maladie moderne par excellence, serait ainsi en partie le résultat de ces compromis génétiques anciens”, résume Jiaheng Li. Une perspective qui invite à repenser notre rapport aux maladies chroniques et à leur prévention.
Les implications pour la médecine moderne : vers une approche préventive ciblée
Si cette découverte confirme que notre susceptibilité au cancer est en partie inscrite dans notre ADN récent, elle ouvre aussi des pistes concrètes pour la médecine préventive. Comprendre l’origine évolutive de ces mutations pourrait permettre d’identifier des populations à risque spécifique, notamment celles issues de croisements génétiques historiques. “Nous pourrions développer des stratégies de dépistage adaptées aux héritages génétiques régionaux”, suggère l’étude, qui propose déjà un algorithme de prédiction du risque basé sur l’histoire migratoire des individus. Par exemple, des populations ayant connu des mélanges génétiques importants – comme les Métis au Canada ou les Créoles dans les Caraïbes – pourraient présenter des profils de risque distincts, selon les données préliminaires partagées avec des généticiens de l’Université McGill.
Mutations des gènes BRCA1 et BRCA2 et cancer (types de cancer et personnes les plus à risque)
Une autre piste concerne les thérapies géniques. Si ces mutations sont récentes, elles pourraient être plus faciles à cibler que des variants anciens. L’équipe collabore déjà avec des chercheurs de l’Institut de Recherche en Immunologie et Cancer (IRIC) de Montréal pour développer des approches comme l’édition génomique (CRISPR-Cas9) ou les médicaments inhibiteurs spécifiques. “Nous pourrions imaginer des traitements personnalisés basés sur l’histoire génétique individuelle”, précise San Ming Wang, tout en soulignant que ces applications restent à un stade expérimental. Une première étude clinique, menée en collaboration avec l’Hôpital Universitaire de Macau, vise à tester l’efficacité d’un inhibiteur ciblant la mutation BRCA1-V600E chez 50 patientes.
Les chercheurs insistent également sur l’importance d’une approche préventive, notamment en ciblant les populations les plus exposées. Par exemple, une analyse des données de santé publique montre que les régions où ces mutations sont les plus fréquentes – comme certaines parties de l’Europe du Sud ou de l’Asie du Sud-Est – présentent aussi des taux de cancer du sein et de la prostate 20 à 30 % plus élevés que la moyenne mondiale, selon les statistiques de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). “Cette étude nous rappelle que le cancer n’est pas seulement une question de hasard génétique, mais aussi le produit de notre histoire collective”, déclare Maria do Carmo Fonseca, oncogénéticienne à l’Université de Porto, qui n’a pas participé à l’étude mais salue ses implications. Elle souligne l’importance de dépistages ciblés pour les populations à haut risque, comme les descendants de migrants ayant subi des goulots d’étranglement génétiques.
Un miroir tendu à notre histoire : quand l’évolution nous joue des tours
Cette étude nous rappelle que notre vulnérabilité au cancer n’est pas une fatalité biologique, mais le résultat d’un équilibre fragile entre adaptation et compromis. Les mutations identifiées ne sont pas des “défauts” à éliminer, mais des traces de notre capacité à nous adapter à des environnements changeants. Le problème ? Notre mode de vie moderne – riche en toxines, en stress oxydatif et en expositions prolongées à des agents cancérigènes – exacerbe les effets de ces variantes récentes. Selon les estimations de l’équipe, 40 % des cancers diagnostiqués aujourd’hui pourraient être liés, en partie, à ces mutations récentes, en combinaison avec des facteurs environnementaux.
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Pour les chercheurs, cette découverte est aussi un appel à une médecine plus holistique. “Nous devons arrêter de voir le cancer comme une simple question de hasard génétique”, déclare Jiaheng Li lors d’une conférence de presse organisée à Macau. “Il est aussi le produit de notre histoire collective, de nos déplacements, de nos rencontres. Comprendre cela pourrait nous aider à mieux prévenir – et peut-être un jour, guérir.” Cette perspective a déjà suscité des débats au sein de la communauté scientifique, notamment sur la nécessité de réévaluer les programmes de dépistage en fonction des origines géographiques et génétiques des patients.
Un exemple concret vient des travaux de l’Institut Portugais d’Oncologie (IPO), qui a commencé à intégrer ces données dans ses protocoles de dépistage. “Nous savons désormais que certaines populations, comme les Portugais ou les Espagnols, ont un risque accru en raison de leur histoire génétique récente”, explique une porte-parole de l’institut. “Cela nous permet d’adapter nos recommandations et de cibler les groupes les plus vulnérables.”
Et demain ? Trois pistes de recherche à suivre
Cartographie génétique régionale : L’équipe de Macau et Chengdu collabore avec des généticiens de l’Université d’Oxford pour créer une base de données mondiale des mutations récentes, en partenariat avec des institutions comme le Wellcome Sanger Institute. L’objectif est d’identifier quelles populations présentent des concentrations spécifiques de ces mutations, en fonction de leur histoire migratoire. Un premier rapport régional sur l’Europe du Sud est attendu d’ici fin 2026.
Thérapies ciblées sur l’ADN récent : Des essais cliniques sont en préparation pour tester des inhibiteurs spécifiques des mutations récentes, comme BRCA1-V600E ou TP53-R273H. L’équipe a déjà déposé trois brevets pour des molécules conçues sur mesure, en collaboration avec des laboratoires pharmaceutiques comme Novartis et Pfizer. Les premiers résultats sont attendus d’ici 2028.
Études épidémiologiques historiques : Une collaboration avec des historiens de l’Université Harvard vise à croiser les données génétiques avec les archives démographiques pour comprendre comment les mouvements de population ont façonné nos risques de santé. Par exemple, l’étude des registres médicaux des colonies européennes en Amérique pourrait révéler des corrélations entre les mélanges génétiques et l’émergence de certains cancers.
Une chose est sûre : cette étude, publiée alors que les cancers représentent toujours la deuxième cause de mortalité dans le monde, tombe à point nommé. Elle rappelle que notre combat contre ces maladies ne se limite pas aux laboratoires ou aux hôpitaux – il passe aussi par une meilleure compréhension de notre propre histoire. Et si la clé pour mieux nous soigner était d’abord de mieux nous connaître ?
* Les données génétiques citées proviennent d’une étude publiée dans Genes & Diseases en mai 2026, dirigée par Jiaheng Li (Université de Macau) et San Ming Wang (Centre de Chengdu). Pour consulter l’analyse complète, voir ici.