La Corée du Sud mise sur une stratégie maritime pour renforcer son influence en Afrique, où elle voit une opportunité stratégique bien au-delà des mines et des infrastructures. Alors que le Kenya accueille du 16 au 18 juin la 11e conférence Our Ocean à Mombasa, Séoul prépare une avancée majeure : positionner son partenariat avec l’Afrique non pas autour des capitaux, mais autour de la gouvernance des océans, de la connectivité portuaire et d’un commerce maritime plus durable. Une approche qui pourrait redéfinir les relations bilatérales et contrer indirectement l’influence chinoise, tout en répondant aux besoins concrets des États africains.
Un partenariat maritime comme levier géoéconomique
Le choix du Kenya comme plateforme n’est pas anodin. Mombasa, l’un des principaux ports de l’océan Indien, et Nairobi, qui a placé l’économie bleue au cœur de sa stratégie via un ministère dédié, offrent un terrain fertile pour une coopération ciblée. La Corée du Sud, déjà engagée depuis 60 ans sur le continent, dispose d’atouts concrets : une expertise en construction navale, une maîtrise de la traçabilité numérique et un fonds de coopération économique dont le plafond a été relevé à 1 milliard de dollars pour la période 2022-2026. Mais surtout, Séoul mise sur un angle différent de celui de Pékin : plutôt que des infrastructures lourdes, elle propose des solutions pragmatiques en matière de gouvernance des pêches, de sécurité maritime et de normes environnementales.
Pour la Corée du Sud, l’enjeu est clair : elle ne peut rivaliser avec la Chine sur le plan financier en Afrique. Le projet des Nouvelles routes de la soie a déjà tissé un réseau dense de ports, de routes et de rails, créant une familiarité politique difficile à égaler. Mais là où Beijing investit massivement dans des projets phares, Séoul mise sur une niche moins médiatisée mais tout aussi cruciale : l’intersection entre infrastructures et gouvernance. Les navires coréens, les systèmes de suivi numérique des ressources halieutiques, ou encore les programmes de formation locale pourraient devenir des leviers d’influence durables, bien au-delà des chantiers ponctuels.
La pêche illégale, un enjeu de sécurité économique
Un exemple frappant de cette approche se trouve dans la gestion des pêches. La pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN) n’est plus un simple problème de conservation : elle affecte directement l’accès aux marchés, les normes sociales, la sécurité alimentaire et même la sécurité maritime. Les États côtiers perdent des recettes, les communautés locales voient leurs moyens de subsistance s’effriter, et les consommateurs perdent confiance dans les produits de la mer. Selon l’analyse du Lowy Institute, cette problématique illustre pourquoi la Corée du Sud pourrait jouer un rôle clé en Afrique : en combinant technologie, formation et normes, elle peut offrir des solutions concrètes là où d’autres partenaires se contentent de promesses.

La Corée du Sud a déjà entamé des discussions avec Nairobi sur des mémorandums d’entente (MOU) en matière de pêche et de coopération maritime. Mais l’événement de Mombasa pourrait servir de catalyseur pour transformer ces échanges en un cadre plus large, intégrant des standards internationaux et des mécanismes de traçabilité. Pour les pays africains, cette approche représente une alternative aux partenariats qui transforment chaque coopération en test de loyauté politique.
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L’Afrique, un continent aux ressources maritimes sous-exploitées
L’Afrique, deuxième continent le plus vaste et le plus peuplé après l’Asie, dispose d’un potentiel maritime colossal mais encore largement inexploité. Avec une façade océanique s’étendant sur 30,3 millions de km² (dont 11,7 millions de km² de terres émergées), le continent borde l’océan Atlantique à l’ouest, la mer Méditerranée au nord, la mer Rouge et l’océan Indien à l’est, et l’océan Austral au sud. Pourtant, malgré cette position stratégique, les infrastructures portuaires et les capacités de gouvernance des ressources maritimes restent limitées dans de nombreuses régions.

Des pays comme le Kenya, la Tanzanie ou l’Afrique du Sud ont commencé à investir dans leur économie bleue, mais le manque de coordination régionale et les défis logistiques freinent leur développement. La Corée du Sud, avec son expérience en gestion des ports et son savoir-faire en matière de construction navale (elle est le 2e constructeur mondial de navires après la Chine), pourrait combler ce fossé. En proposant des solutions adaptées aux besoins locaux – comme des systèmes de surveillance des pêches ou des formations pour les garde-côtes – Séoul pourrait se positionner comme un partenaire de choix pour les États africains cherchant à valoriser leurs ressources sans s’endetter excessivement.
Le défi chinois : une concurrence indirecte
Si la Corée du Sud mise sur une approche discrète et technique, elle ne peut ignorer la présence dominante de la Chine en Afrique. Pékin a investi massivement dans les ports (comme celui de Djibouti, stratégique pour ses intérêts dans l’océan Indien), les routes et les chemins de fer, créant un réseau d’infrastructures qui renforce son influence politique et économique. Face à cette stratégie globale, Séoul privilégie une approche ciblée, axée sur la durabilité et la gouvernance.
Pour les pays africains, le choix d’un partenaire ne se limite pas aux montants des investissements. Il s’agit aussi de la capacité à résoudre des problèmes concrets, sans exiger de contreparties politiques. La Corée du Sud, avec son expérience en matière de développement financier lié à des capacités institutionnelles, pourrait ainsi séduire des gouvernements africains las des partenariats à sens unique. Reste à savoir si Séoul parviendra à transformer ses engagements en résultats tangibles avant que l’Afrique ne soit définitivement façonnée par les ambitions chinoises.
Quels sont les prochains pas ?
La conférence de Mombasa sera un test crucial pour la stratégie coréenne. Plusieurs scénarios se dessinent :
- Un accord-cadre : La Corée du Sud pourrait annoncer un partenariat formel avec le Kenya, incluant des projets pilotes en matière de pêche durable et de connectivité portuaire.
- Un élargissement régional : Si les discussions avec Nairobi aboutissent, Séoul pourrait étendre son approche à d’autres pays côtiers, comme la Tanzanie ou le Mozambique, où les besoins en gouvernance maritime sont tout aussi pressants.
- Un positionnement face à la Chine : En mettant en avant des solutions durables et transparentes, la Corée du Sud pourrait attirer des pays africains mécontents des pratiques opaques de Pékin, notamment en matière de dette.
- Un renforcement des capacités locales : Des programmes de formation pour les garde-côtes et les autorités portuaires pourraient être lancés, avec un financement via le fonds de coopération économique.
Reste une question ouverte : cette stratégie maritime suffira-t-elle à contrebalancer l’influence chinoise, ou restera-t-elle une niche parmi les multiples partenariats africains ? Pour l’instant, les pièces du puzzle sont en place. Il ne reste plus qu’à voir si Séoul saura les assembler avant que l’Afrique ne soit définitivement façonnée par d’autres dynamiques.
Une chose est sûre : l’océan Indien, et plus largement les côtes africaines, pourraient devenir le nouveau terrain de jeu géoéconomique où la Corée du Sud jouera sa partition. Mais pour que cette symphonie soit entendue, il faudra passer des mots aux actes – et vite.
