Le 19 septembre 1970, l’étudiant grec Konstantinos Georgakis s’immole par le feu sur la place Matteotti à Gênes, en Italie, pour protester contre la dictature militaire des colonels en Grèce. L’étudiant de 22 ans succombe à ses brûlures quelques heures plus tard à l’hôpital, marquant les esprits en Europe.
Dans la nuit du 19 septembre 1970, un jeune homme quitte discrètement son domicile à Gênes au volant d’une Fiat 500. Sur le pare-brise de sa voiture est collée une photographie d’Andréas Papandréou. Âgé de 22 ans, Konstantinos Georgakis étudie la géologie en Italie et s’est engagé activement contre le régime des colonels qui sévit en Grèce depuis trois ans. Sa décision radicale vise à secouer l’indifférence de l’Europe et à alerter l’opinion publique internationale sur la situation de son pays. Né le 23 août 1948 et fils d’un tailleur, il avait été envoyé en Italie par son père pour le protéger.
L’engagement politique et l’action clandestine à Gênes
Originaire de Corfou, Konstantinos Georgakis manifeste très tôt un tempérament politique marqué par le refus de l’autoritarisme. Ancien élève du 2e gymnase de Corfou, il avait convaincu ses camarades de boycotter les cours dès les premiers jours du coup d’État de 1967. Selon son camarade d’école et ancien maire de Corfou, Sotiris Mikaleff, il était depuis l’école secondaire un être politique qui ne tolérait pas l’oppression exercée par les enseignants. Membre de l’EDHN — la jeunesse de l’Union du Centre — et responsable des publications et des relations publiques de l’organisation, il rejoint l’Italie pour poursuivre ses études tout en menant une intense activité de résistance. Ses séjours estivaux dans son île natale s’accompagnent déjà d’une surveillance étroite de la part des services de la dictature.
En juin 1970, il accorde une interview anonyme au journaliste Domenico Grassi et à Maria Grazia Licitra pour le magazine « Sigla a », révélant avec des noms et des adresses que la junte des colonels avait infiltré et corrompu les organisations étudiantes helléniques en Italie à travers un groupe de faux étudiants et de mouches du coche mis en place par le régime, un réseau connu sous le nom de « Lega ». Rapidement identifié en raison de son accent corfiote et craignant pour la sécurité de sa famille restée en Grèce, le jeune homme planifie un geste d’éclat destiné à briser le silence et à sensibiliser l’opinion publique européenne face à la suppression des libertés publiques. La veille, le soir du 18 septembre 1970, il rédige une lettre à son père où il confie notamment : « Ο γιος σου δεν είναι ήρωας, είναι ένας άνθρωπος σαν τους άλλους, ίσως μάλιστα να φοβάμαι και λίγο περισσότερο… Φίλα τη γη μας για μένα ».
Vers trois heures du matin, le véhicule s’immobilise sur la place Matteotti. Dans le coffre se trouvent trois bouteilles remplies d’essence. Konstantinos Georgakis se dirige vers les marches du Palazzo Ducale, qui abrite alors les tribunaux de Gênes. Sous la grande arcade, il ouvre les bouteilles et arrose ses vêtements de carburant avant d’allumer une allumette. Une équipe d’agents de nettoiement municipaux présente sur la place à cette heure-là se précipite pour lui porter secours, mais les flammes ont déjà envahi son corps. Malgré la souffrance, il parvient à lancer un dernier cri : « Ζήτω η ελεύθερη Ελλάδα ».
L’avertissement prophétique et le silence brisé
«Είμαι βέβαιος ότι αργά ή γρήγορα οι λαοί της Ευρώπης θα καταλάβουν ότι ένα φασιστικό καθεστώς όπως το ελληνικό που στηρίζεται στα άρματα μάχης, δεν αντιπροσωπεύει μονάχα μια προσβολή στην αξιοπρέπεια των ελεύθερων ανθρώπων, αλλά και μια συνεχή απειλή για την Ευρώπη.»
Konstantinos Georgakis, dans une lettre à un camarade étudiant
Obstacles au rapatriement et mémoire pérenne
Transporté d’urgence dans un établissement hospitalier, il succombe à ses brûlures environ dix heures après le drame. Avant de passer à l’acte, il avait rédigé deux missives explicatives, l’une adressée à son père et l’autre à un ami et collègue étudiant, dans lesquelles il exprimait sa conviction que l’Europe finirait par rejeter le totalitarisme, écrivant dans celle destinée à son camarade : « Το έκανα για χάρη της Ελλάδας… ». La junte militaire d’Athènes tente d’étouffer l’affaire et retarde de quatre mois le rapatriement de sa dépouille vers sa ville natale, craignant la réaction populaire. Aujourd’hui, une stèle en marbre érigée sur les lieux du sacrifice à Gênes porte l’inscription en italien : « Η Ελλάδα θα τον θυμάται για πάντα ».