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Théâtre en temps de génocide : la Palestine sous occupation

Le théâtre, dernier rempart de l’âme palestinienne face à la destruction

Jenin, Palestine – Mustafa Sheta, directeur du Freedom Theatre à Jenin, ne voit pas son travail comme un luxe, mais comme un acte de survie. “Quand tout autour de nous est effacé, le théâtre devient un moyen d’affirmer que l’imagination et la mémoire collective comptent encore”, a-t-il déclaré fin de l’année dernière. Dans un contexte de violence extrême et de destruction massive, les artistes palestiniens s’accrochent au théâtre comme à une bouée de sauvetage, un espace de résistance et de préservation de l’identité.

Une récente enquête menée par nos équipes en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est a révélé une réalité glaçante : le théâtre, loin d’être une simple distraction, est devenu un acte de défiance face à une situation que certains qualifient de génocide. Les témoignages recueillis à Jenin, Ramallah, Nablus et Bethléem convergent : le théâtre est essentiel pour préserver la mémoire et créer un espace démocratique au sein d’un système colonial répressif.

La question lancinante, posée par les artistes eux-mêmes, est simple : “Pouvez-vous imaginer ?” Imaginer la violence inimaginable que subit le peuple palestinien depuis plus de 77 ans, une violence qui a atteint un point critique ces derniers mois. Les estimations du nombre de victimes à Gaza, principalement dues à des armes américaines, varient de 70 000, dont au moins 20 000 enfants, à près de 200 000, des corps ensevelis sous 68 millions de tonnes de décombres. En Cisjordanie, plus de 1 000 Palestiniens ont été tués par les forces israéliennes et des colons armés au cours des 25 derniers mois.

Le Freedom Theatre : une scène sous occupation

Fondé en 2006 au cœur du camp de réfugiés de Jenin, le Freedom Theatre a été maintes fois fermé, attaqué et ses artistes persécutés. En 2011, l’un de ses cofondateurs, Juliano Mer-Khamis, a été assassiné devant le théâtre. En décembre 2023, les forces israéliennes ont de nouveau pris d’assaut le lieu, arrêtant le personnel, confisquant du matériel et vandalisant les locaux.

Mustafa Sheta, lui-même ancien prisonnier politique, a été arrêté et détenu administrativement – sans accusation ni procès – pendant plus d’un an. “En prison, j’ai réalisé que je n’avais pas quitté le théâtre”, témoigne-t-il. “La prison elle-même est devenue une scène cruelle : les gardes, les murs, le silence… tout faisait partie d’une pièce écrite par l’oppression. Dans cette cellule, j’ai compris que ce que nous faisons au Freedom Theatre est une extension de ce que chaque prisonnier fait : transformer la douleur en récit, l’isolement en solidarité, la captivité en conscience.”

Le Freedom Theatre, bien que partiellement endommagé, continue d’opérer dans un espace plus petit à Jenin. “Brecht disait que l’art n’est pas un miroir reflétant la réalité, mais un marteau pour la façonner. Pour nous, le théâtre n’est pas un reflet de notre souffrance, mais notre moyen de la transformer.”

ASHTAR Theatre : un refuge pour la jeunesse

À Ramallah, ASHTAR Theatre, fondé en 1991, a toujours été un havre pour les jeunes Palestiniens. Iman Aoun et Edward Muallem ont créé ce lieu pour offrir aux jeunes des outils pour garder espoir et élargir leurs horizons au milieu du conflit. Emile Saba, l’actuel directeur artistique, a rejoint ASHTAR à l’âge de 12 ans et y a trouvé un foyer.

La récente production d’ASHTAR, Visions from the Center of the Earth (initialement Guernica, Gaza: Visions From the Center of the Earth), co-écrite par Naomi Wallace et Ismail Khalidi, a été créée à Ramallah avant de voyager à Bethléem. Saba a cherché à créer une œuvre qui ne se contente pas de reproduire la réalité, mais qui la réimagine. “Nous avons créé un concept qui embrasse un réalisme hallucinatoire. Les personnages ne sont pas couverts de cendres, mais sont présentés d’une manière qui donne une véritable agence au peuple de Gaza.”

L’objectif est de créer de la solidarité et de traiter collectivement le traumatisme. David Tanous, acteur dans Visions, souligne l’importance de présenter le traumatisme de manière respectueuse et non traumatisante. “Nous ne pleurons pas sur scène, mais beaucoup de spectateurs pleurent.”

Alrowwad : l’art comme résistance à Bethléem

Dans le camp de réfugiés d’Aida à Bethléem, Alrowwad Cultural and Arts Society offre aux enfants et aux femmes un espace pour s’exprimer à travers le théâtre, la danse et les arts visuels. Abdelfattah Abusrour, le fondateur, insiste sur l’importance de nourrir les jeunes générations. “L’occupation tente de rendre les jeunes impuissants. Mais quand ils montent sur scène, ils sentent leur force.”

En décembre 2024, l’armée israélienne a transformé Alrowwad en centre de détention, interrogeant et battant des membres de la communauté dans un lieu dédié à l’art. Abusrour dénonce la censure des récits palestiniens dans le théâtre occidental. “Il n’y a pas de place pour l’équilibre entre l’oppresseur et l’opprimé. C’est ainsi que le théâtre est utilisé pour dissimuler la vérité.”

Gaza : le théâtre malgré tout

Malgré l’impossibilité d’entrer à Gaza, nous avons pu parler à Ali Abu Yassin d’Al-Bayader Theatre. Le théâtre Saeed Al-Mishal, où il travaillait autrefois, a été détruit par des bombardements israéliens en 2019. Abu Yassin témoigne de la destruction de Gaza, mais aussi de la résilience des artistes.

“Même les rues ont été détruites. Parfois, nous faisions du théâtre de rue, mais maintenant il n’y a plus de rues, seulement des décombres sans fin.” Malgré cela, le théâtre continue de vivre à Gaza, à travers des spectacles de marionnettes, de cirque et des contes destinés à réconforter les enfants traumatisés par la guerre. Le festival Donkey Day, célébrant les ânes qui transportent les personnes, l’eau et les blessés à travers les décombres, est un exemple poignant de la capacité des Palestiniens à transformer la survie en un acte de théâtre.

“Que ce soit en Cisjordanie ou à Gaza, le théâtre est aussi un travail humanitaire”, rappelle Sheta. “Quand un enfant écrit une ligne de dialogue alors que des drones survolent sa tête, cet acte devient une déclaration de vie. Quand nous jouons dans les rues démolies, nous ne fuyons pas la réalité, nous la confrontons.”

Un ancien prisonnier politique, libéré récemment après un cessez-le-feu, résume la situation : “Ils peuvent détruire nos bâtiments de théâtre, mais le théâtre continue dans nos cœurs et nos esprits, enregistrant et créant qui nous sommes.” Sa réponse à la question de l’espoir est simple : “Ce qui me donne de l’espoir, c’est que nous existons encore.”

[Lien vers une vidéo YouTube sur le Freedom Theatre : à insérer ici]

[Lien vers un compte Instagram d’artistes palestiniens : à insérer ici]

Ressources pour en savoir plus :

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