L’océan, un investissement négligé malgré son rôle crucial pour la stabilité mondiale
Singapour – L’océan, souvent perçu comme une ressource inépuisable, est en réalité un pilier de la stabilité mondiale, particulièrement en Asie. Des écosystèmes vitaux comme le Triangle de Corail, les mangroves et les herbiers marins soutiennent la sécurité alimentaire, l’emploi et la résilience face au changement climatique pour des milliards de personnes. Pourtant, les projets de protection de la santé des océans peinent à décoller, victimes d’un manque de coordination entre les financements, les politiques et leur mise en œuvre.
Alors que les pressions sur les écosystèmes marins s’intensifient, moins de 1% du financement philanthropique mondial est alloué à la santé des océans, et une part encore plus faible parvient à l’Asie. Ce sous-investissement est d’autant plus préoccupant que l’océan est un facteur déterminant pour la sécurité et la prospérité de la région. Selon le rapport de l’ONU sur les objectifs de développement durable (ODD) 14, consacré à la vie aquatique, les progrès sont lents et nécessitent une accélération significative des investissements.
La philanthropie, un catalyseur pour l’action
La philanthropie peut jouer un rôle crucial pour inverser cette tendance. En alignant les priorités, en absorbant les risques initiaux et en assurant la coordination nécessaire, elle peut permettre à des idées prometteuses de se développer à grande échelle. Contrairement aux investissements publics ou privés traditionnels, la philanthropie a la capacité de prendre des risques calculés et de soutenir des initiatives innovantes qui ne seraient pas immédiatement rentables.
Des exemples concrets illustrent ce potentiel. L’Ocean Risk and Resilience Action Alliance (ORRAA) développe des instruments financiers et d’assurance innovants pour renforcer la résilience des communautés côtières vulnérables au climat. Le 30×30 Southeast Asia Ocean Fund travaille en collaboration avec les gouvernements et les populations locales pour étendre les zones marines protégées, en accord avec les priorités scientifiques et les besoins locaux. L’Audacious Project, quant à lui, soutient des initiatives ambitieuses de restauration des récifs coralliens, combinant science, technologie et expertise communautaire.
Briser les silos pour une efficacité accrue
Ces initiatives, bien que prometteuses, restent isolées. Pour maximiser leur impact, il est essentiel de renforcer la coordination et l’alignement des efforts philanthropiques. Une approche fragmentée conduit à des doublons, des lacunes et un manque de synergie.
L’efficacité repose sur la clarté des objectifs. Lorsque les gouvernements, les communautés et les bailleurs de fonds travaillent vers un but commun, la coordination s’améliore et l’élan se renforce. C’est pourquoi des stratégies nationales et régionales sont indispensables, intégrant la conservation des océans aux moyens de subsistance, priorisant les écosystèmes les plus menacés et identifiant les zones propices aux industries durables.
Le High-Level Panel for a Sustainable Ocean Economy a publié un manuel pratique pour aider les gouvernements à définir des objectifs, à mobiliser des financements, à collecter des données de référence et à élaborer des plans d’action inclusifs. La philanthropie peut accélérer ce processus en aidant les pays à traduire leurs ambitions en stratégies concrètes, en facilitant la collaboration entre les différents acteurs et en soutenant les études et les consultations nécessaires à l’élaboration de plans à long terme crédibles.
Investir dans la capacité d’action
La mise en œuvre de ces plans nécessite des capacités solides. Des feuilles de route bien conçues ne suffisent pas si les décideurs politiques, les institutions, les marchés et les communautés ne sont pas alignés. Il est donc crucial d’investir dans le renforcement des capacités locales, la formation, le développement de politiques et la création de systèmes de suivi et d’évaluation.
Les donateurs ont souvent tendance à soutenir des projets qui correspondent à leurs propres intérêts, ce qui peut entraîner des disparités et des lacunes. Pour atténuer ce risque, il est important d’investir dans les éléments essentiels à la mise en œuvre : la préparation des communautés, la conception des politiques, le développement initial des projets, la logistique et les systèmes de collecte de données.
Un financement initial pour débloquer des investissements plus importants
Le soutien philanthropique initial peut catalyser des financements plus importants en finançant des études de faisabilité, en préparant le terrain réglementaire et en soutenant les premières étapes des projets. Ce type de financement à risque réduit l’incertitude et attire les investissements publics et privés.
L’initiative indonésienne SEAFOAM (Southeast Asia Framework for Oceans Action in Mitigation) illustre cette approche. Un soutien philanthropique initial a permis de définir comment les solutions océaniques pouvaient être intégrées aux engagements climatiques de l’Indonésie. Des financements ultérieurs ont été consacrés à la mise en œuvre, au renforcement des liens entre la science et la politique, au renforcement des capacités institutionnelles et à la mobilisation des partenaires nationaux et locaux.
Le résultat n’est pas un programme phare unique, mais un système conçu pour délivrer des résultats. Les projets peuvent ainsi progresser dans leur développement, attirer des investissements et contribuer aux priorités nationales de manière coordonnée.
Un appel à l’action collective
Les défis liés à l’océan transcendent les frontières et les secteurs, et les solutions doivent être tout aussi globales. La véritable opportunité pour la philanthropie réside dans la transformation d’objectifs communs en actions coordonnées, grâce à des plateformes qui clarifient les priorités et développent des opportunités d’investissement. Des initiatives comme le Philanthropy Asia Summit et le Blue Oceans Community initiative de la Philanthropy Asia Alliance visent à mobiliser des co-investissements pour des solutions axées sur l’Asie.
La philanthropie ne peut pas sauver l’océan à elle seule, mais elle a un rôle crucial à jouer. Son impact dépend moins des montants collectés que de sa capacité à connecter les acteurs qui œuvrent à la construction d’une économie bleue durable avec ceux qui ont les moyens de les aider. L’avenir de nos océans, et par extension, la stabilité mondiale, en dépend.
