L’Europe ne construit pas ses propres modèles d’intelligence artificielle, mais elle contrôle les tuyaux invisibles qui alimentent ceux des États-Unis et de la Chine. Sans ses machines à graver les puces, ses câbles sous-marins et ses data centers, ni Google ni Nvidia ne pourraient fonctionner à pleine puissance. Pourtant, cette position stratégique reste sous-estimée – et sous-financée.
Un quasi-monopole olandais qui fait trembler Washington et Pékin
Asml, le géant néerlandais des machines de lithographie extrême ultraviolet (EUV), détient un avantage qui n’a pas d’équivalent : ses outils sont indispensables pour fabriquer les puces les plus avancées, celles qui alimentent les modèles d’IA comme ceux de Google ou Meta. Sans Asml, pas de chip de dernière génération, et donc pas d’infrastructure capable d’entraîner les algorithmes les plus puissants. « C’est un point de passage obligatoire », résume Ryan Fedasiuk, chercheur à l’American Enterprise Institute, qui qualifie l’Europe de « plumbing technologique » – ces tuyaux sans lesquels le système ne fonctionne pas.
Le paradoxe ? L’Europe ne tire aucun bénéfice géopolitique de cette position. Ni les États-Unis ni la Chine ne peuvent contourner Asml à court terme, mais Bruxelles n’en profite pas pour négocier des concessions. « L’Europe est indispensable, mais politiquement periphérique », souligne Fedasiuk. Pendant que Washington tente de construire une alliance technologique pour contrer la Chine, elle dépend justement des segments de la chaîne de valeur où l’Europe excelle – un cercle vicieux que Linkiesta qualifie de « tension stratégique ».
100 milliards d’euros : l’illusion d’un rattrapage européen
Maurice Lévy, PDG de Publicis, a récemment proposé à la France et à l’Allemagne de lancer un fonds européen de 100 milliards d’euros pour l’IA, arguant que les entreprises européennes sont trop dépendantes des fournisseurs américains comme Anthropic. Problème : cette somme est dérisoire comparée aux investissements américains. En 2026 seul, Microsoft, Alphabet, Amazon et Meta ont injecté entre 600 et 650 milliards dans l’IA, selon Il Giornale. Et OpenAI prépare un plan de 500 milliards sur quatre ans, dont 100 milliards dès cette année.
« C’est une barzelletta », lance Il Giornale, qui rappelle que l’Europe a surtout joué les gendarmes ces dernières années, avec des régulations qui ont freiné l’innovation sans créer d’alternatives. Pire : le fonds proposé ne représenterait qu’un sixième des investissements annuels d’un seul acteur américain. « On court après l’Amérique avec des béquilles », résume le journal, qui souligne que même la défense européenne dépend désormais des technologies américaines – un F-35, par exemple, est avant tout une plateforme logicielle.

« Da un giorno all’altro »
La crainte exprimée par Lévy – celle d’un accès coupé « d’un jour à l’autre » aux modèles américains – n’est pas théorique. Elle reflète une réalité : l’Europe n’a pas les moyens de développer ses propres géants de l’IA. Ses 100 milliards ne suffiraient même pas à financer un seul projet du calibre d’Anthropic, qui a levé 30 milliards en un seul tour de table en 2026. Le vrai défi n’est pas de rivaliser avec les États-Unis, mais de sécuriser les infrastructures qui permettent à l’IA de fonctionner – et là, l’Europe a déjà un avantage.
Les data centers made in Europe : quand Nvidia s’installe à Bruxelles
Nvidia a annoncé un partenariat avec Bull et Foxconn pour produire en Europe des serveurs AI basés sur sa plateforme NVL72. Il ne s’agit pas de simples machines, mais d’architectures complètes – interconnexions haute vitesse, refroidissement intégré, gestion de rack optimisée. L’objectif ? Permettre aux entreprises européennes d’héberger leurs modèles d’IA sans dépendre des data centers américains ou asiatiques. « La vraie bataille de l’IA européenne n’est pas de créer des modèles plus puissants, mais de construire l’infrastructure capable de les faire tourner près des données », explique Tom’s Hardware Italia.

Ce mouvement s’inscrit dans une tendance plus large : la souveraineté numérique. Les gouvernements européens, les opérateurs cloud et les grands groupes veulent des capacités locales, avec un contrôle total sur les données, l’approvisionnement et la maintenance. Sans hardware installable et gérable sur le territoire, même les modèles les plus avancés restent dépendants d’infrastructures étrangères. Foxconn apporte son expertise industrielle, tandis que Bull mise sur son ancrage historique dans le calcul haute performance (HPC) européen.
Pourquoi l’Europe reste-t-elle invisible ?
Le problème n’est pas un manque de compétences, mais un manque de visibilité stratégique. L’Europe excelle dans les segments discrets de la chaîne de valeur – machines-outils, câbles sous-marins, composants de précision – mais ces atouts ne se traduisent pas en pouvoir politique. Pendant que les États-Unis et la Chine se disputent la suprématie des modèles d’IA, l’Europe joue les fournisseurs invisibles.

Pourtant, Linkiesta rappelle que cette configuration crée un paradoxe : « L’Europe est structurellement indispensable, mais politiquement périphérique. » Sans ses machines Asml, ni les États-Unis ni la Chine ne peuvent avancer. Mais Bruxelles ne tire aucun avantage géopolitique de cette dépendance. La question n’est plus de savoir si l’Europe peut rattraper son retard sur les modèles d’IA – elle ne le fera pas. Elle doit au contraire capitaliser sur son rôle d’infrastructure critique, avant que Washington ou Pékin ne décident unilatéralement de restreindre l’accès à ces ressources.
Que se passe-t-il maintenant ? Trois scénarios pour l’Europe
1. L’Europe renforce son rôle d’infrastructure : En développant ses capacités de production locale (comme avec les serveurs Nvidia) et en sécurisant ses approvisionnements critiques (puces, câbles, énergie), elle pourrait négocier des concessions géopolitiques. Mais cela nécessiterait une coordination sans précédent entre États membres.
2. Les États-Unis et la Chine contournent l’Europe : Si Washington ou Pékin parviennent à développer des alternatives aux machines Asml (un processus qui prendrait des années), l’Europe perdrait son levier. Il Giornale souligne que la dépendance technologique européenne est déjà un problème dans la défense – un risque qui pourrait s’étendre à l’IA.
3. L’Europe reste un fournisseur invisible : Sans investissements massifs dans la recherche et l’industrie, elle continuera à jouer les utilitaires du système, sans jamais en tirer profit. « La souveraineté numérique n’est pas un slogan, mais une réalité économique », rappelle Tom’s Hardware. La production locale de serveurs AI est un premier pas – mais insuffisant si elle ne s’accompagne pas d’une stratégie globale.
Une chose est sûre : l’Europe ne gagnera pas la course à l’IA en copiant les États-Unis. Son atout, c’est son infrastructure – et elle doit enfin en prendre conscience avant qu’il ne soit trop tard.
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