Nigeria : Des communautés concluent des trêves désespérées avec des groupes armés, une stratégie qui tourne au drame
MAIDUGURI/KANO, Nigeria – Face à l’incapacité du gouvernement à assurer leur sécurité, des communautés du nord du Nigeria, dans les États de Katsina, Kaduna, Sokoto et Zamfara, ont pris une mesure désespérée : négocier directement avec des groupes armés. Ces accords, censés apporter la paix, se révèlent souvent fragiles et, dans certains cas, mènent à des violences encore plus terribles.
L’exemple de Doma, dans l’État de Katsina, est particulièrement frappant. En septembre dernier, les dirigeants de la ville avaient conclu un pacte avec des bandits locaux, espérant un retour à la vie normale et la possibilité de cultiver leurs terres en paix. Pendant six mois, la trêve a tenu. Le 3 février, tout a basculé. Des hommes armés, identifiés comme appartenant au même groupe, ont attaqué Doma, tuant au moins 21 personnes.
« Ils nous ont terrorisés », témoigne Aliyu Abdullahi, qui a perdu son frère et deux cousins lors de l’attaque. « Ils n’ont épargné aucun homme qu’ils ont vu. » Ramatu Muhammed raconte, le cœur brisé, avoir vu son fils Saifullahi abattu malgré ses supplications.
Ces accords locaux, bien que motivés par le désespoir, sont de plus en plus courants. « Les gens semblent avoir renoncé à la capacité du gouvernement à les protéger et concluent plutôt des accords avec des bandits », explique Kabiru Adamu, ancien officier du renseignement nigérian et aujourd’hui directeur d’une société de gestion des risques. « La question est de savoir si ces accords apporteront réellement la paix. »
Le gouvernement nigérian, par la voix de son ministre de la Défense Christopher Musa, a mis en garde contre ces initiatives, les jugeant contre-productives et nuisibles aux efforts nationaux de rétablissement de la sécurité. La politique officielle reste celle de ne pas négocier avec les bandits.
Un contexte de violence complexe
La situation est exacerbée par un ensemble de facteurs interconnectés. Les conflits entre éleveurs et agriculteurs, liés à la compétition pour la terre et l’eau, sont de plus en plus fréquents, notamment en raison du changement climatique et de la désertification. Les groupes armés, souvent composés de membres de la communauté Fulani, profitent de ces tensions pour semer le chaos et commettre des exactions.
Selon les chiffres de l’ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project), le Nigeria a enregistré plus de 8 000 décès liés à des conflits armés en 2023, dont une part importante dans le nord du pays. Ces chiffres soulignent l’urgence de la situation et la nécessité d’une réponse globale.
Coopération internationale et limites de l’intervention militaire
Le gouvernement nigérian collabore avec les services de renseignement américains depuis que l’ancien président Donald Trump a accusé le pays de ne pas endiguer la vague d’attaques attribuées à des militants islamistes, ciblant notamment les communautés chrétiennes. En décembre dernier, des forces américaines ont mené une frappe contre des cibles terroristes dans l’État de Sokoto, en coordination avec les autorités nigérianes.
Cependant, malgré ces efforts, les communautés musulmanes du nord du pays continuent de subir des attaques. Les habitants estiment que les opérations militaires ne suffisent pas à résoudre les problèmes de fond, notamment les conflits fonciers et la marginalisation socio-économique.
L’accord de Doma : un aperçu des négociations
L’accord conclu à Doma en juillet dernier, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, illustre la complexité de ces négociations. Des représentants de la communauté, des responsables de l’État et du gouvernement local se sont réunis avec des membres du groupe armé, dont un chef Fulani devenu un bandit notoire.
Les termes de l’accord prévoyaient que les agriculteurs de Doma autorisent les éleveurs à faire paître leur bétail autour de la ville, en échange d’une cessation des attaques, de la libération de 400 villageois kidnappés et d’un engagement des bandits à ne pas porter d’armes ni d’uniformes militaires. Une somme d’argent, livrée dans un sac, aurait également été versée au groupe armé.
L’accord s’est effondré en janvier, lorsque les bandits ont accusé les habitants d’avoir tué l’un des leurs et ont lancé une attaque de représailles. L’attaque du 3 février a été une conséquence directe de cette rupture.
Un avenir incertain
L’histoire de Doma est un avertissement. Elle montre que les accords locaux avec des groupes armés, bien qu’animés de bonnes intentions, sont risqués et peuvent se retourner contre les populations qu’ils sont censés protéger. La situation au nord du Nigeria est complexe et nécessite une approche globale, combinant des mesures de sécurité renforcées, des initiatives de développement socio-économique et un dialogue inclusif avec toutes les parties prenantes. Sans une action concertée, le cycle de la violence risque de se perpétuer, laissant des communautés entières dans la peur et le désespoir.
