Un manuel de mariage progressiste… et problématique : l’héritage ambigu d’un gynécologue néerlandais
Par [Votre Nom], Rédacteur Adjoint
En 1926, alors que les mœurs évoluaient lentement, un gynécologue néerlandais respecté, Theodoor Hendrik van de Velde, a publié un manuel qui allait secouer les conventions : Ideal Marriage: Its Physiology and Technique. L’objectif ? Expliquer le rôle vital du sexe dans le mariage. Un rôle, selon lui, qui devait être mutuellement satisfaisant.
« Ce que mari et femme qui s’aiment recherchent dans leur communion intime la plus profonde », écrivait van de Velde, « est un moyen d’expression qui les rend Un. » Le livre, destiné principalement à un public masculin, est rapidement devenu un best-seller, atteignant plus de 500 000 exemplaires vendus entre 1930 et 1968 aux États-Unis seulement. Il offrait des conseils détaillés sur l’hygiène, les positions sexuelles et la reproduction, mais sa caractéristique la plus remarquable, un siècle plus tard, réside dans son insistance à ce que les hommes se concentrent sur le plaisir de leur épouse.
Van de Velde ne se contentait pas de conseiller, il exhortait. « Un homme, doit savoir faire l’amour », insistait-il. Une idée révolutionnaire pour l’époque, où la satisfaction féminine était souvent négligée, voire ignorée.
L’historienne Christina Simmons, dans son ouvrage Making Marriage Modern, souligne que cette période a vu émerger un modèle de mariage affirmant la sexualité comme source de santé et de vigueur. Ideal Marriage s’inscrivait dans cette évolution, mais avec des nuances troublantes.
En effet, si van de Velde plaidait pour une « pleine équivalence » pendant l’acte sexuel, il considérait également les femmes comme intrinsèquement fragiles, vulnérables aux « grossièretés » masculines. Il estimait qu’elles devaient être « instruites » sur la manière de se comporter et de ressentir des sensations. Cette approche, relevée par l’archiviste britannique Lesley A. Hall, révèle un biais phallocentrique, centré sur la domination masculine plutôt que sur les désirs féminins.
Cette tension entre progressisme et conservatisme est d’autant plus frappante que van de Velde affichait des opinions dépassées, voire choquantes, sur le développement physique des femmes et sur leur excitation. Il déconseillait par exemple toute stimulation génitale avant le premier rapport sexuel, craignant que la douleur de la rupture de l’hymen n’annule toute sensation agréable.
Ses propos allaient encore plus loin, flirtant avec des idées eugénistes et racistes. Il évoquait des « grades de civilisation » en fonction des pratiques vestimentaires de différentes « races », et affirmait que le sperme des hommes « orientaux » avait une odeur plus âcre que celui des hommes « caucasiens ».
Ces dérives idéologiques, bien que reflétant les préjugés de son époque, ternissent l’image d’un précurseur de la sexualité féminine. Elles rappellent que même les esprits les plus éclairés peuvent être prisonniers de leurs biais culturels.
L’impact de Ideal Marriage fut néanmoins considérable. Le livre a contribué à briser le silence autour de la sexualité conjugale, à encourager les médecins à aborder ces questions avec leurs patients, et à remettre en question les idées reçues sur le désir féminin. Il a également profité d’un assouplissement de la censure, notamment avec la relaxation de l’application du Comstock Act, une loi américaine de 1873 interdisant la diffusion de matériel considéré comme obscène.
Pourtant, le livre est resté longtemps un « best-seller caché », selon The New York Times en 1950. Il a même été inclus dans l’Index des livres interdits par l’Église catholique en 1950, jugé « matérialiste » dans sa vision du mariage.
Aujourd’hui, Ideal Marriage apparaît comme un artefact complexe, un témoignage des contradictions de son temps. Il nous rappelle que la libération sexuelle est un processus long et sinueux, et que même les avancées les plus prometteuses peuvent être entachées de préjugés et de limitations. L’ouvrage de van de Velde, bien qu’imparfait, soulève des questions toujours pertinentes sur le plaisir féminin, la communication dans le couple et la construction d’une sexualité épanouie. Il nous invite à une réflexion critique sur notre propre héritage culturel et sur les défis qui restent à relever pour parvenir à une véritable égalité sexuelle.
