Julian Beck, icône du théâtre d’avant-garde, revisité à travers ses derniers jours
NEW YORK – Julian Beck, figure marquante du Living Theatre, a laissé une empreinte indélébile sur le paysage théâtral américain. Un article récent d’American Theatre revient sur ses derniers jours, marqués par une performance poignante dans une pièce de Samuel Beckett, That Time, et une lutte contre le cancer qui a paradoxalement révélé une intensité artistique nouvelle.
Beck, connu pour ses créations radicales et politiquement engagées, a surprondu son public en acceptant un rôle dans l’œuvre de Beckett, un dramaturge dont l’univers, bien que profond, semblait éloigné de ses préoccupations habituelles. La pièce, mise en scène par Gerald Thomas à La MaMa Experimental Theatre Club, a réuni Beck avec deux autres acteurs d’avant-garde, George Bartenieff et Fred Neumann, pour une série de courtes pièces américaines en première.
L’article souligne la singularité de la performance de Beck. Beckett décrit le personnage comme une image spectrale, dont la voix émane de toutes parts, un reflet de lui-même fragmenté. Beck, déjà affaibli par la maladie, a incarné cette figure avec une puissance émotionnelle saisissante. Il avait pré-enregistré ses répliques, les « hoquets » étant soigneusement retirés en post-production, pour ensuite les diffuser pendant qu’il exprimait les émotions du texte avec son visage expressif.
Cette dernière collaboration théâtrale s’inscrit dans une période de transition pour Beck. Alors qu’il s’éloignait de la création de ses propres pièces, il était reconnu pour son talent d’interprète, un « performeur consommé » dans les œuvres d’autrui. Son corps, transformé par la maladie, devenait un instrument expressif, une « forme squelettique » qui évoquait les sculptures de Giacometti.
Au-delà de la scène, Beck cherchait à assurer l’avenir du Living Theatre, le collectif qu’il avait cofondé avec Judith Malina. Il acceptait des rôles dans des films et des séries télévisées populaires – un méchant dans Poltergeist II, un gangster dans The Cotton Club, un banquier véreux dans Miami Vice – afin d’accumuler des fonds pour permettre à Malina et Hanon Reznikov de relancer la compagnie après sa mort.
L’article suggère que That Time résonne avec les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale, une génération silencieuse incapable d’exprimer l’horreur qu’elle avait vécue. Beckett, ayant participé à la Résistance, aurait trouvé dans le théâtre un moyen de traduire ces expériences inarticulables, ces « cicatrices » invisibles.
Karen Malpede, cofondatrice du Theater Three Collaborative, souligne la complexité de la relation entre Beck et Beckett. Bien que Beck ait critiqué l’incapacité de Beckett à offrir des réponses ou à appeler à l’action, les deux artistes partageaient une fascination pour l’extrême, l’inconnu et la fragilité de l’existence.
Julian Beck est décédé peu après la tournée européenne de That Time, mais son héritage continue d’inspirer les artistes et les spectateurs. Son parcours, marqué par l’engagement politique, l’expérimentation théâtrale et la confrontation à la mort, témoigne de la puissance transformatrice de l’art.
