La technologie moderne et l’intelligence artificielle transforment la perception de la réalité, créant un fossé entre les expériences sensorielles du monde physique et l’omniprésence du numérique, tandis que les services de santé et les interactions humaines évoluent rapidement sous l’influence des algorithmes, selon des publications récentes.
L’érosion des sensations quotidiennes face à la numérisation
Les smartphones, les applications et les réseaux sociaux ont profondément modifié la relation des individus avec leur environnement. Comme l’écrit Ian Bogost, universitaire américain, concepteur de jeux vidéo et critique de la technologie, dans un article publié dans TIME, ces outils ont été conçus pour attirer et captiver l’attention humaine. Selon les analyses rapportées, ces technologies occupent tout le temps qui leur est accordé, tout en ayant normalisé le fait de ramener le travail à la maison et de répondre à des courriels et à des messages à toute heure de la journée. Au même moment, aussi bien les adolescents que les personnes âgées font défiler les écrans sans interruption, ne serait-ce que sur des plateformes différentes. Cette situation est souvent liée à l’addiction, à la désinformation, à la radicalisation et à la discorde sociale. Toutefois, Ian Bogost identifie une autre conséquence, plus répandue encore, de la déconnexion technologique : le fait que les êtres humains ont été privés de bon nombre de petits actes et moments de connexion avec le monde réel et physique.
La vie moderne devient de nos jours de plus en plus immatérielle. Aujourd’hui, il n’est même plus nécessaire de tirer un mouchoir en papier dans les toilettes d’un aéroport ; il suffit de passer la main sous un capteur en attendant que la machine détecte le mouvement. De manière similaire, les gens ne ressentent plus la texture et la forme d’un billet de concert en papier dans leur poche ou leur main, puisqu’ils se contentent de balayer un code QR à partir de leur téléphone mobile. Pour Ian Bogost, ce processus de dématérialisation a pour conséquence la perte d’une forme de « satisfaction », à savoir le charme que procurent les sensations dans la vie quotidienne. Il s’agit de petits actes qui peuvent paraître insignifiants, mais qui, accumulés, offrent un chemin facile vers le plaisir.
L’intelligence artificielle générative et la prise de distance
L’essor de l’intelligence artificielle générative exerce également un effet dématérialisant sur la vie moderne. Des services tels que ChatGPT, Claude et Gemini promettent de prendre en charge une part toujours plus grande de la vie quotidienne, en remplaçant le travail et les tâches ménagères par une efficacité automatisée et presque magique. Même la rédaction d’un courriel peut désormais être automatisée, tandis que le destinataire peut à son tour automatiser sa lecture. Ian Bogost exprime l’inquiétude que l’intelligence artificielle générative puisse détruire l’expérience humaine et agréable de l’acte créatif, en plus de risquer de rendre intenables certaines carrières qui reposent précisément sur cette créativité. Si l’intelligence artificielle est en mesure de rédiger les courriels d’une personne, cette dernière n’a alors plus besoin de ressentir le déclic des touches sous ses doigts ni d’entendre leur bruit.
Parallèlement, la perception de la conscience artificielle soulève de nouvelles interrogations. D’après l’analyse, les interactions avec les agents conversationnels se font de plus en plus humaines. L’intelligence artificielle pourrait-elle un jour acquérir une véritable conscience ou simplement devenir si convaincante que les gens croiront qu’elle ressent, pense et souffre ? C’est la question cruciale que pose The Economist, en soutenant que la seconde éventualité pourrait s’avérer suffisante pour créer un problème inédit. À mesure que les modèles avancés se font plus « humains » dans leur communication et que les utilisateurs nouent déjà des liens émotionnels avec des robots conversationnels, un débat pourrait s’ouvrir à un moment donné sur le « bien-être » et les droits des machines. Près d’un jeune Américain sur cinq âgé de 18 à 29 ans affirme ainsi entretenir une « amitié personnelle durable » avec un robot conversationnel, selon les données citées.
Les limites de la simulation et les enjeux de la conscience
La distinction fondamentale repose sur l’idée admise aujourd’hui que la conscience humaine diffère radicalement du fonctionnement d’un système informatique. L’être humain éprouve la douleur, la joie et la peur, possède la conscience de soi et perçoit le monde à travers une expérience intérieure, tandis qu’un modèle d’intelligence artificielle réalise des calculs et prédit des suites de mots sans « vivre » le contenu de ses réponses. Toutefois, plus ces systèmes se perfectionnent, plus les frontières peuvent devenir floues dans la perception des utilisateurs. Parallèlement, des entreprises qui développent des systèmes avancés expérimentent des fonctionnalités qui renvoient à la pensée intérieure et à l’auto-observation. À titre caractéristique, Anthropic a entraîné Claude de manière à ce qu’il participe à des processus d’« introspection », dans le but d’adopter un comportement plus sûr et plus éthique face à des situations inconnues, tel que le rapporte. Certains grands modèles de langage présentent également, sur un plan fonctionnel, des structures qui rappellent des caractéristiques associées à la conscience humaine, bien que rien de tout cela ne prouve que l’intelligence artificielle soit consciente. Au cœur du problème réside le « problème difficile de la conscience », car même pour le cerveau humain, la science n’a pas fourni d’explication définitive sur la manière dont l’activité des neurones et des synapses engendre l’expérience subjective.

L’application de l’intelligence artificielle dans les soins de santé
Dans le domaine médical, l’accès à un système de santé moderne ne signifie pas nécessairement l’accès à de bons soins, comme le montre l’expérience rapportée par un journaliste au sujet de l’aventure médicale pluriannuelle de son épouse aux États-Unis. L’image change radicalement lorsque la famille arrive à la Mayo Clinic, à Rochester, dans le Minnesota, illustrant le fonctionnement d’un écosystème de données fondé sur la collaboration interdisciplinaire. Dans cet établissement, les médecins travaillent en équipe, les infirmiers gèrent un nombre raisonnable de patients, et les examens sont organisés immédiatement.


L’élément le plus intéressant réside dans l’exploitation de vastes bases de données cliniques et médicales, que de gigantesques algorithmes permettent d’organiser et d’analyser. L’objectif est de permettre aux médecins de mobiliser rapidement les connaissances accumulées à partir de millions de cas, d’examens de laboratoire et d’études cliniques, en particulier face à des situations complexes. Gianrico Farrugia, président et directeur général de la Mayo Clinic, soutient que cette technologie pourrait permettre même à un petit hôpital d’exploiter un savoir comparable à celui d’un grand centre médical, sans avoir à réunir des milliers de médecins spécialisés. L’objectif principal de ces innovations technologiques demeure d’alléger la bureaucratie et l’information fragmentée pour permettre au médecin de consacrer davantage de temps à la personne qui se trouve en face de lui.
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