Les échos du Harlem Renaissance résonnent encore sur scène : de la discorde créative à la réhabilitation théâtrale
Trenton, New Jersey – Une querelle artistique vieille d’un siècle, impliquant deux géants de la Renaissance de Harlem, Zora Neale Hurston et Langston Hughes, est au cœur d’une pièce captivante actuellement jouée au Passage Theatre de Trenton. Muleheaded, de David Robson, explore les tensions et les secrets qui ont conduit à l’abandon de Mule Bone, une œuvre ambitieuse destinée à redéfinir la représentation de la vie noire sur les planches américaines.
L’histoire remonte aux années 1920, une période d’effervescence culturelle pour les Afro-Américains. Hurston et Hughes, figures emblématiques de ce mouvement, se sont rencontrés lors d’un dîner de remise de prix littéraires en 1925, marquant le début d’une collaboration prometteuse. Ils ont cofondé la revue Fire!!, un projet audacieux visant à donner une voix aux jeunes artistes noirs, et ont entrepris un voyage mémorable à travers le Sud des États-Unis, une source d’inspiration profonde pour leur travail.
C’est Charlotte van der Veer Quick Mason, une mécène blanche dont les motivations étaient parfois ambiguës, qui a financé Mule Bone. Son soutien financier, bien que crucial, était assorti de conditions qui ont compliqué les relations entre Hurston et Hughes, privilégiant une vision idéalisée de la culture noire.
La pièce, conçue comme une sorte d’anti-minstrel show, visait à déconstruire les stéréotypes racistes et à présenter une représentation authentique de la vie afro-américaine. Cependant, des désaccords sur la paternité et le crédit artistique ont rapidement dégénéré en une dispute amère, mettant fin à leur collaboration et laissant Mule Bone inachevé.
“Leur amitié, selon de nombreux spécialistes de la Renaissance de Harlem, a commencé et s’est terminée avec ce projet,” explique Brishen Miller, directeur artistique du Passage Theatre et metteur en scène de Muleheaded. “C’était un moment charnière, qui a eu des répercussions sur toute une communauté artistique.”
La pièce de Robson ne se concentre pas tant sur les aspects juridiques de la dispute que sur les dynamiques intimes entre Hurston, Hughes et Louise Thompson, la dactylographe qui a retranscrit leurs mots. “Ce qui m’intéressait, c’était l’intimité, la tension et les secrets qui se créent dans une relation étroite,” confie Robson. “Le fait de dire une chose à une personne et une autre à une autre crée un moteur dramatique puissant.”
L’impact de cette rupture a été profond. Mule Bone n’a jamais été joué de leur vivant, et la discorde a contribué à la fragmentation de la Renaissance de Harlem, un mouvement déjà fragilisé par la Grande Dépression. Selon Henry Louis Gates Jr., la pièce aurait pu avoir un impact significatif sur le développement du théâtre noir si elle avait été produite dans les années 1930.
Pourtant, l’héritage de Hurston et Hughes perdure. Leurs œuvres continuent d’inspirer les artistes contemporains. En 1991, le Lincoln Center a monté une version de Mule Bone, et des adaptations de leurs œuvres sont régulièrement présentées sur scène. George C. Wolfe a adapté trois nouvelles de Hurston dans Spunk, tandis que Tamilla Woodard a récemment mis en scène la pièce perdue de Hurston, Spunk, à Yale Rep. James Ijames, lauréat du prix Pulitzer, travaille actuellement sur une adaptation théâtrale du roman classique de Hurston, Their Eyes Were Watching God.
Muleheaded offre une nouvelle perspective sur cette histoire complexe, en mettant en lumière les failles et les fragilités des relations humaines, même parmi les plus grands esprits de leur époque. La pièce, saluée pour ses performances exceptionnelles, notamment celles de Constance Thompson et Anthony Vaughn Merchant, est jouée jusqu’au 15 février au Passage Theatre.
Un autre regard sur les conflits créatifs : Kramer/Fauci à New York
À New York, une autre pièce explore les tensions et les alliances improbables : Kramer/Fauci, présentée au NYU Skirball Center jusqu’au 21 février. La pièce, basée sur une interview télévisée de 1993 entre l’activiste Larry Kramer et le Dr. Anthony Fauci, met en scène leur débat passionné sur la réponse du gouvernement à la crise du SIDA. Daniel Fish, le metteur en scène, souligne la dimension performative de cet échange, où chacun des protagonistes adopte un rôle bien défini.
La pièce résonne particulièrement dans le contexte actuel, marqué par une crise de confiance envers les institutions et la santé publique. Elle rappelle l’importance du dialogue, même conflictuel, et la nécessité de remettre en question les normes établies.
Et ailleurs…
Le paysage théâtral américain est riche en nouveautés en ce mois de février. Des pièces explorant des thèmes variés, de la crise climatique à l’identité culturelle, sont présentées à travers le pays. Parmi les productions notables, on peut citer The Dinosaurs au Playwrights Horizons à New York, Foursome à Los Angeles, et Trinity au Alliance Theatre à Atlanta. Ces nouvelles œuvres témoignent de la vitalité et de la diversité de la scène théâtrale américaine, et de sa capacité à refléter les préoccupations et les aspirations de la société contemporaine.
Lien vers le site web du Passage Theatre
Lien vers le site web de Kramer/Fauci
Image de la pièce Muleheaded sur Instagram (exemple fictif)
