La nouvelle architecture financière de la santé mondiale : un transfert de risques aux pays pauvres ?
Nairobi, Kenya – Pendant des décennies, le financement de la santé mondiale a reposé sur un modèle simple : les pays riches fournissaient des subventions aux pays pauvres pour répondre aux besoins de santé de leurs populations. Un système imparfait, certes, mais axé sur les résultats concrets – services fournis, vies sauvées – plutôt que sur les bilans. Aujourd’hui, ce modèle est en train de changer, au profit d’instruments financiers plus complexes visant à attirer des capitaux privés. Une transformation qui, selon des experts, risque de socialiser les pertes tout en privatisant les profits et le contrôle.
L’abandon progressif des subventions, entamé depuis la fin des années 2010, s’accélère sous l’impulsion des institutions financières de développement et des pays donateurs. L’argument principal : les subventions sont limitées et soumises aux aléas politiques des pays donateurs. La solution proposée ? Mobiliser le secteur privé grâce à des mécanismes tels que les garanties et le financement mixte (blended finance).
“L’idée est séduisante : débloquer des milliards de dollars de capitaux privés pour combler le déficit de financement de la santé mondiale,” explique le Dr. Amara Diallo, économiste de la santé à l’Université de Nairobi. “Mais en réalité, on assiste à un transfert de risques vers les pays les plus vulnérables.”
Selon un rapport récent de l’Oxfam, la majorité des investissements privés mobilisés par les institutions financières de développement dans les pays à faible revenu se concentrent sur les hôpitaux et les installations spécialisées, au détriment des investissements plus rentables mais moins lucratifs dans les soins primaires, la formation du personnel et les infrastructures rurales.
Des garanties aux allures de piège
Le mécanisme des garanties est au cœur de cette nouvelle approche. Il consiste pour un organisme public ou philanthropique à garantir un prêt consenti par un investisseur privé à un projet de santé dans un pays en développement. Si le projet échoue, le garant intervient pour rembourser le prêt.
“En théorie, cela permet de réduire le risque pour les investisseurs privés et de les encourager à financer des projets qu’ils n’auraient pas financés autrement,” explique Isabelle Dubois, analyste financière spécialisée dans le secteur de la santé. “Mais en pratique, cela crée une situation où les investisseurs privés bénéficient des profits potentiels, tandis que les contribuables assument les pertes potentielles.”
Un exemple frappant est celui de la production de vaccins en Afrique. Des garanties ont été accordées pour encourager la construction d’usines de fabrication de vaccins sur le continent, qui importe plus de 99% de ses vaccins. Cependant, la demande de vaccins a chuté après la pandémie de COVID-19, laissant les fabricants avec des dettes importantes que les garanties publiques ont dû couvrir.
La dette souveraine, un fardeau croissant
Cette nouvelle architecture financière s’inscrit dans un contexte plus large de crise de la dette souveraine dans de nombreux pays en développement. Selon les données du FMI, les pays à faible revenu consacrent désormais plus d’argent au service de leur dette qu’à la santé publique.
“Le problème n’est pas un manque d’argent, mais une mauvaise allocation des ressources,” souligne le Dr. Diallo. “Les garanties ne peuvent pas résoudre les problèmes structurels qui empêchent les pays à faible revenu d’investir suffisamment dans la santé, tels que la faiblesse des bases fiscales, la corruption et le manque de confiance dans les institutions publiques.”
Un appel à un financement plus prévisible
Les experts appellent à un retour à un financement plus prévisible et à long terme de la santé mondiale, basé sur des subventions directes et un renforcement des systèmes de santé nationaux.
“Nous avons besoin de plus d’argent, mais surtout d’un argent qui soit aligné sur les priorités de santé des pays en développement,” affirme Isabelle Dubois. “Les garanties peuvent avoir un rôle à jouer, mais elles doivent être utilisées avec prudence et transparence, et leur efficacité doit être évaluée en fonction de leur impact sur la santé des populations, et non en fonction du montant de capitaux privés qu’elles mobilisent.”
Un appel relayé par des organisations comme le Partenariat pour la Santé Mondiale (Global Health Partnership), qui plaide pour une augmentation de l’aide publique au développement et un renforcement de la coopération internationale en matière de santé.
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La santé mondiale ne souffre pas d’un manque d’instruments financiers sophistiqués, mais d’un manque de ressources prévisibles pour payer les infirmières, maintenir les cliniques ouvertes et garantir l’accès aux médicaments essentiels. Un constat simple, mais souvent oublié dans les discussions sur le financement de la santé.
