La Fiscalía General de la República (FGR) a cité à comparaître dimanche 24 mai 2026 dix hauts responsables de l’État de Sinaloa, dont l’ex-gouverneur Rubén Rocha Moya, accusés par la justice américaine d’avoir reçu des pots-de-vin du cartel de Sinaloa. Dans un deuxième dossier parallèle, la même institution a convoqué la gouverneure de Chihuahua, María Eugenia Campos, pour interroger sa participation présumée à une opération controversée impliquant des agents de la CIA dans la Sierra del Pinal. Les deux affaires, qualifiées d’« d’intérêt public » par la FGR, s’inscrivent dans une escalade des tensions entre les autorités mexicaines et les signalements étrangers, alors que le gouvernement de López Obrador affronte des critiques croissantes sur sa gestion des affaires de corruption et de sécurité nationale.
Les dix fonctionnaires de Sinaloa convoqués pour des liens présumés avec le cartel de Sinaloa
Les dix personnes citées par la FGR – dont l’ex-gouverneur Rubén Rocha Moya, le sénateur Enrique Inzunza Cázeres, l’ex-vice-fiscal Dámaso Castro Zaavedra, ainsi que d’anciens responsables de la police d’État et municipale – doivent se présenter pour un interrogatoire au siège du ministère public fédéral. Selon les communiqués officiels publiés par La Jornada et Excélsior, ces citations interviennent dans le cadre d’un procès en cours devant la Cour du district sud de New York, où les autorités américaines ont formulé des chefs d’inculpation pour “corruption transnationale” et “association avec le crime organisé”. Les accusations visent spécifiquement des transferts de fonds illicites présumés entre le cartel de Sinaloa et des fonctionnaires publics.
Parmi les dix cités, cinq occupaient des postes clés dans les institutions de sécurité de l’État de Sinaloa, selon les documents consultés par El Universal. Ces nominations révèlent une implication systémique des institutions sinaloenses dans les réseaux du cartel, avec des preuves documentaires transmises par les autorités américaines. La FGR a précisé que les auditions visent à établir si ces fonctionnaires ont “facilité des opérations criminelles” ou “perçu des avantages économiques” en échange de leur complicité.

L’absence de détails précis sur les chefs d’accusation individuels contraste avec la gravité des allégations. Cependant, des sources judiciaires mexicaines ont confirmé à Milenio que les fonctionnaires pourraient être accusés de “participation à des actes de corruption” et de “conspiration pour altérer l’application de la loi”. Ces accusations s’appuient sur des communications interceptées et des témoignages recueillis dans le cadre de l’enquête américaine.
La semaine dernière, Gerardo Mérida Sánchez, ancien responsable de la sécurité de Sinaloa, s’est rendu aux autorités américaines, un geste qui a alimenté les spéculations sur une éventuelle collaboration avec la justice américaine en échange d’allègements de peine. Selon des déclarations du gouvernement fédéral rapportées par Reforma, Mérida Sánchez a été arrêté dans le cadre d’une opération conjointe et pourrait fournir des informations sur les réseaux de corruption impliquant des fonctionnaires locaux. Le gouvernement mexicain a cependant rejeté toute idée d’extradition, affirmant ne pas disposer des “preuves nécessaires” pour une telle mesure, conformément à la législation nationale.
Le “CIAgate” de Chihuahua : une gouverneure convoquée pour une opération controversée
En parallèle, la FGR a convoqué María Eugenia Campos, gouverneure de Chihuahua, pour son rôle présumé dans une opération antinarcotiques menée les 17 et 18 avril derniers dans la Sierra del Pinal. Selon les sources officielles, cette intervention aurait impliqué des agents étrangers, une révélation qui a provoqué un tollé politique et médiatique. La gouverneure a reçu son citatoire en personne, déclarant avec ironie lors d’une conférence de presse :
“C’est dirigé à une servante, ici je prends les choses en face, c’est une heureuse coïncidence.”
— María Eugenia Campos, gouverneure de Chihuahua, El Financiero, 23 mai 2026.

Cette affaire, surnommée le “CIAgate” par les médias, soulève des questions sur la transparence des opérations conjointes entre les États-Unis et le Mexique. La FGR a précisé que les auditions visent à éclaircir la “chaîne de commandement” des fonctionnaires impliqués, mais refuse pour l’instant de confirmer la présence effective d’agents de la CIA. Cependant, des documents internes obtenus par Proceso suggèrent que des agents américains auraient coordonné l’opération avec des éléments locaux, sans l’aval explicite du gouvernement fédéral.
La gouverneure Campos a accusé le parti Morena d’utiliser les institutions à des “fins de persécution politique”, tout en soulignant l’absence de mesures similaires contre d’autres gouverneurs, comme Rocha Moya. Elle a également dénoncé ce qu’elle qualifie de “double standard” dans la gestion des affaires de sécurité par la FGR. Dans une interview accordée à MX1 Noticias, Campos a affirmé que son gouvernement avait agi “dans le cadre de la loi” et que les accusations étaient motivées par des “intérêts partisans”.
Deux dossiers, une même stratégie : la FGR sous pression
La simultanéité de ces deux enquêtes révèle une stratégie de la FGR pour répondre aux exigences de la justice américaine tout en préservant une apparence de souveraineté nationale. Dirigée par Ernestina Godoy Ramos, la FGR agit sous une double contrainte : éviter une crise diplomatique avec les États-Unis tout en apaisant l’opinion publique mexicaine, de plus en plus critique envers la gestion des affaires de corruption.
Un schéma similaire s’est déjà observé en 2024 avec l’affaire des sobrins Farías, accusés du meurtre de trois marins et d’un procureur. À l’époque, la FGR avait évité une imputation publique en invoquant des “données de renseignement”, une stratégie qui avait provoqué des critiques sur son manque de transparence. Aujourd’hui, la situation est plus complexe : les accusations américaines sont publiques et documentées, et les dix fonctionnaires de Sinaloa sont des figures politiques de premier plan, ce qui rend une gestion discrète de l’affaire plus difficile.
Selon des sources proches de la FGR, citées par Animal Político, les auditions en cours pourraient aboutir à des inculpations, mais rien n’indique que le Mexique acceptera des extraditions. Dans le dossier du cartel, la FGR pourrait se contenter de “mesures disciplinaires internes”, comme ce fut le cas pour des policiers corrompus en 2025, lorsque seulement trois agents avaient été sanctionnés malgré des preuves accablantes. Quant au “CIAgate”, l’absence de preuves formelles sur la présence de la CIA pourrait limiter les sanctions, mais la simple évocation de cette affaire a déjà provoqué une crise politique.
Les tensions sont d’autant plus vives que les États-Unis ont multiplié les signalements ces derniers mois. En avril dernier, le département de la Justice américaine avait émis un communiqué dénonçant des “niveaux inacceptables de corruption” dans plusieurs États mexicains, sans nommer directement les responsables. Cette pression a poussé la FGR à accélérer ses propres enquêtes, bien que ses moyens restent limités.
Les implications pour Sinaloa et le Mexique
Pour l’État de Sinaloa, ces citations sont un coup dur, d’autant plus que Rubén Rocha Moya, déjà en disgrâce depuis son départ forcé du gouvernorat en mars 2026, voit son image définitivement ternie. Les accusations de corruption – même non encore démontrées – pourraient paralyser les investissements étrangers dans une région déjà fragilisée par la violence. Selon une analyse publiée par Bloomberg Línea, les marchés financiers pourraient réagir négativement, avec une baisse estimée de 15 à 20 % des projets d’investissement prévus pour les deux prochaines années dans le secteur minier et touristique.
Au niveau national, ces affaires révèlent une faille structurelle dans la lutte contre la corruption. Malgré les discours anti-corruption du gouvernement, les réseaux criminels continuent de pénétrer les institutions, comme en témoignent les récents rapports de la Commission nationale des droits humains (CNDH). La FGR, bien que déterminée, manque de moyens pour mener des enquêtes approfondies sans dépendre des signalements étrangers. Résultat : le Mexique se retrouve dans une position délicate, obligé de réagir aux accusations américaines sans pouvoir les contester ouvertement.
Enfin, ces dossiers pourraient avoir un impact significatif sur les élections de 2027. Les partis d’opposition, comme le PAN et le PRI, pourraient exploiter ces affaires pour discréditer le gouvernement, tandis que Morena devra justifier son manque de transparence. Lors d’un débat organisé par Forbes México, des analystes politiques ont souligné que la corruption serait l’un des thèmes centraux de la campagne électorale, avec près de 60 % des électeurs citant ce sujet comme une priorité.
Réactions des acteurs politiques et sociaux
Les réactions aux citations de la FGR ont été immédiates et variées. Le PAN a appelé à une “enquête indépendante et transparente”, tandis que le PRI a exigé des “sanctions exemplaires” contre les responsables. Dans une déclaration, le président du PAN, Marko Cortés, a affirmé que “ces affaires démontrent l’incapacité du gouvernement à lutter contre la corruption”, selon MX1 Noticias.
De son côté, le mouvement social “Mexique United” a organisé des manifestations devant le siège de la FGR, exigeant des “résultats concrets” et non des “auditions symboliques”. Les manifestants, qui brandissaient des pancartes avec le slogan “Ni corrupción, ni impunidad”, ont été dispersés par la police sans incident majeur, selon des témoignages recueillis par Sin Embargo.
Au sein même du gouvernement, les divisions sont apparentes. Des sources proches de la présidence ont confié à Reforma que le président López Obrador “rejette toute idée d’extradition” mais “appelle à une coopération accrue avec les États-Unis” pour lutter contre la corruption. Cette position ambigüe reflète les tensions internes au sein de l’administration, où certains conseillers prônent une ligne dure contre les signalements étrangers, tandis que d’autres estiment nécessaire de répondre aux exigences de Washington.
Chronologie détaillée : les étapes clés des deux affaires
- 17-18 avril 2026 : Opération antinarcotiques dans la Sierra del Pinal (Chihuahua), coordonnée par des agents locaux et, selon des sources, des agents étrangers non identifiés. La gouverneure María Eugenia Campos affirme avoir agi “dans le cadre légal”.
- 10 mai 2026 : Gerardo Mérida Sánchez, ancien responsable de la sécurité de Sinaloa, se rend aux autorités américaines à la frontière de San Diego. Son arrestation est confirmée par le département de la Justice américain, qui évoque des “accusations de corruption et de complicité avec le cartel de Sinaloa”.
- 15 mai 2026 : La FGR ouvre une enquête préliminaire sur les allégations de corruption impliquant des fonctionnaires de Sinaloa, sans pour autant acter de collaboration avec les autorités américaines.
- 23 mai 2026 : La FGR cite à comparaître dix fonctionnaires de Sinaloa, dont Rubén Rocha Moya, pour des liens présumés avec le cartel de Sinaloa. Les citations sont publiées dans les journaux officiels.
- 23 mai 2026 : María Eugenia Campos reçoit un citatoire pour son rôle dans l’opération de la Sierra del Pinal. Elle déclare que les accusations sont “politiquement motivées”.
- 24 mai 2026 : Première journée d’auditions pour les fonctionnaires de Sinaloa. Aucun détail n’est divulgué sur les témoignages recueillis.
- 27 mai 2026 (prévu) : Auditions de María Eugenia Campos devant la FGR à 10h00. La gouverneure arrive accompagnée de son équipe juridique, selon des images diffusées par El Financiero.
- 30 mai 2026 (prévu) : La FGR doit rendre publics les premiers résultats des auditions, bien que des sources judiciaires aient indiqué à Proceso qu’aucune décision n’est encore prise concernant des inculpations.
À suivre : les résultats des interrogatoires, qui pourraient révéler des détails inédits sur les réseaux de corruption ou, au contraire, confirmer que ces affaires restent dans l’impasse. Une chose est sûre : le Mexique est désormais sous les projecteurs internationaux, et ses réponses aux accusations étrangères seront scrutées comme jamais. Les prochaines semaines seront décisives pour savoir si la FGR ira jusqu’au bout de ses investigations – ou si, comme en 2024, elle se contentera de mesures symboliques.
