Le 27 mai 2026, Ferrari a officiellement présenté la Luce, une berline électrique à cinq places conçue par Jony Ive, ancien directeur du design chez Apple, et Marc Newson. Mais loin de marquer un triomphe, ce lancement a provoqué une crise sans précédent pour la marque au cheval cabré : une chute de 8 % de sa capitalisation boursière, des moqueries virales comparant la Luce à une Nissan Leaf, et des critiques acerbes venues des sommets de l’entreprise elle-même. Pendant que le ministre italien des Transports, Matteo Salvini, s’interroge sur ce qu’Enzo Ferrari aurait pensé de cette “aberration”, le PDG Benedetto Vigna mise tout sur la Chine, où les ventes de véhicules électriques dépassent désormais 50 % des immatriculations. Problème : sur ce marché, Ferrari affronte des concurrents locaux comme BYD, dont le SUV Yangwang U8 à $150 000 surfe sur les mêmes codes de luxe technologique — et séduit une clientèle habituée à payer bien moins cher pour des performances comparables.
Un design qui divise : entre révolution et trahison
La Luce n’est pas qu’une voiture électrique : c’est une rupture stylistique assumée. Ferrari a troqué ses lignes sportives traditionnelles contre une silhouette de berline “aérodynamique et futuriste”, selon les mots de Benedetto Vigna. Mais pour une partie de la clientèle historique, cette évolution ressemble à une trahison. Luca di Montezemolo, ancien président de Ferrari (2004-2014), a résumé l’état d’esprit général dans une déclaration percutante :
« Cela risque de détruire une légende, et je suis profondément désolé. J’espère qu’ils retirent au moins le cheval cabré de cette voiture. »
Le choix d’une berline à cinq places — deuxième modèle quatre-portes de l’histoire de la marque après la California — a encore aggravé les tensions. Ferrari, qui a toujours cultivé l’image d’une marque exclusive et sportive, se retrouve accusée de diluer son ADN. Les comparaisons avec la Nissan Leaf, une citadine électrique à £32 250, ont enflammé les réseaux sociaux. Sur X (ex-Twitter), Matteo Salvini, ministre des Transports italien, a ironisé : « Esthétiquement parlant, cela parle de lui-même. Je me demande ce qu’Enzo Ferrari en aurait pensé. »
Pourtant, Vigna défend cette stratégie comme un pari audacieux. « Nous voulons attirer une nouvelle clientèle, tout en restant fidèles à notre ADN », a-t-il expliqué lors d’une conférence avec les investisseurs en octobre 2025. La Luce, avec ses moteurs électriques sur chaque roue et un 0 à 100 km/h en 2,5 secondes, cible les ultra-riches prêts à payer €550 000 pour une expérience “high-tech”. Mais le problème n’est pas seulement le prix : c’est l’identité même de Ferrari qui semble en jeu.
La Chine, marché clé mais terrain miné
Alors que les ventes mondiales de véhicules électriques stagnent, la Chine représente pour Ferrari un marché stratégique — mais aussi un défi de taille. En 2025, les ventes de Ferrari en Chine ont chuté de plus de 50 % par rapport à 2023, représentant désormais moins de 6 % de son chiffre d’affaires mondial. Pourtant, c’est précisément là que le PDG mise pour relancer la croissance de la Luce.
Dans un entretien avec des actionnaires en octobre 2025, Benedetto Vigna avait souligné l’opportunité que représente la Chine : « La Chine peut être une bonne opportunité pour l’Elettrica [nom provisoire de la Luce]. Parce que les clients sont déjà habitués aux voitures électriques, et qu’il existe une demande pour notre Ferrari. »
« La Chine peut être une bonne opportunité pour l’Elettrica. Parce que les clients sont déjà habitués aux voitures électriques, et parce qu’il existe une demande pour notre Ferrari. »
— Benedetto Vigna, PDG de Ferrari, octobre 2025
Luca Di Montezemolo & Briatore DESTROY Ferrari | Ferrari Luce
Le problème ? Sur ce marché, Ferrari n’est plus le seul acteur de luxe. Des marques chinoises comme BYD et Xiaomi ont déjà conquis les segments haut de gamme avec des modèles à la fois performants et abordables. Le Yangwang U8 de BYD, à $150 000, combine SUV utilitaire et technologies futuristes (assistants vocaux, capteurs AI), tandis que le SUV SU7 Ultra de Xiaomi, conçu avec d’anciens ingénieurs de Ferrari et Porsche, accélère de 0 à 100 km/h en moins de 2 secondes — pour un prix de $76 000.
Ferrari se retrouve ainsi dans une position délicate : pour séduire la Chine, elle doit peut-être abandonner une partie de son image traditionnelle. Or, c’est précisément ce qui lui vaut les foudres de ses puristes. Comme le résume un analyste de The Guardian, « Ferrari joue un jeu à double tranchant : soit elle reste fidèle à son héritage et perd en attractivité sur les marchés émergents, soit elle se modernise et risque de décevoir ses clients historiques. »
Le paradoxe Ferrari : luxe vs. accessibilité électrique
La Luce incarne à elle seule les tensions qui traversent l’industrie automobile de luxe. D’un côté, la pression réglementaire et la demande croissante pour des véhicules électriques poussent les constructeurs à innover. De l’autre, les clients fortunés attendent des marques comme Ferrari qu’elles préservent leur exclusivité — voire leur mystère.
Le cas de Jaguar Land Rover en 2024 illustre bien ce dilemme. Le lancement de son modèle électrique avait suscité une polémique similaire, avec des critiques venues de Donald Trump et d’Elon Musk, tous deux accusant la marque de trahir son héritage mécanique. Pourtant, Jaguar a maintenu son cap, et ses ventes en Chine ont progressé de 30 % en 2025.
cluster (priority): businessinsider.com
Ferrari, elle, semble prise entre deux feux. D’un côté, ses actionnaires et investisseurs attendent des résultats concrets sur un marché en pleine mutation. De l’autre, sa clientèle historique, attachée à l’image d’une marque sportive et intemporelle, réagit avec hostilité à toute dilution de son identité. Comme le souligne Business Insider, « Ferrari a toujours vécu de la rareté. Or, avec la Luce, elle entre dans un segment où la rareté n’est plus une garantie de succès — surtout face à des concurrents comme BYD, qui combinent performance, technologie et prix abordable. »
Et maintenant ? Trois scénarios pour Ferrari
À court terme, Ferrari devra gérer la tempête médiatique et boursière. La chute de 8 % de sa capitalisation boursière depuis l’annonce de la Luce reflète un manque de confiance passager — mais significatif. Plusieurs scénarios se dessinent pour la suite :
Un recentrage sur le marché chinois : Ferrari pourrait accentuer sa stratégie d’exportation vers la Chine, en misant sur le positionnement haut de gamme de la Luce, malgré les risques de cannibalisation de son image.
Un compromis design : face aux critiques, la marque pourrait revoir certains éléments de la Luce (comme l’emplacement du logo) pour apaiser les puristes, tout en maintenant son orientation électrique.
Un échec relatif : si les ventes ne décollent pas, Ferrari pourrait se retrouver dans une situation similaire à celle de Porsche avec sa Taycan, dont les débuts ont été chaotiques avant une lente reprise.
À plus long terme, la question centrale reste : Ferrari peut-elle concilier électrification et exclusivité ? Les marques comme Porsche ou Lamborghini montrent que c’est possible — mais au prix d’un équilibre délicat entre innovation et héritage. Pour Ferrari, le défi est d’autant plus grand que son nom reste indissociable de celui de son fondateur, Enzo Ferrari, dont l’esprit hante encore les débats actuels.
Une chose est sûre : la Luce a déjà marqué l’histoire de Ferrari. Soit elle deviendra un succès inattendu, soit elle restera comme l’exemple d’une marque qui a osé trop — et trop vite.
Illustration : Comparaison entre la Ferrari Luce (€550 000) et la Nissan Leaf (£32 250), deux modèles électriques aux univers radicalement différents.