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Champignons de Mo’orea : une arme naturelle contre les plantes invasives

by Louis Girard - Tech
Les champignons de Mo’orea : un réservoir de diversité fongique aux origines variées

Une étude publiée en mai 2026 par l’Université de Californie à Berkeley confirme que les champignons de l’île polynésienne de Mo’orea, longtemps sous-documentés, pourraient contribuer à stabiliser des habitats altérés par des espèces invasives comme le gingembre kāhili (Hedychium gardnerianum), dont la prolifération déséquilibre les écosystèmes hawaïens. Les chercheurs y ont identifié plus de 200 espèces de macrochampignons, dont certaines, introduites par l’homme, interagissent avec les pathogènes naturels pour limiter l’expansion de plantes invasives.


Les champignons de Mo’orea : un réservoir de diversité fongique aux origines variées

Mo’orea, île volcanique isolée au cœur du Pacifique, est un laboratoire naturel pour étudier la dispersion des espèces. Selon une étude dirigée par Matteo Garbelotto, spécialiste en mycologie à UC Berkeley, publiée dans le Journal of Biogeography en 2024, la majorité des champignons présents sur l’île proviendraient d’Australie ou d’autres îles du Pacifique, transportés par les vents dominants. Une minorité, cependant, aurait été introduite par l’homme depuis l’Asie de l’Est, l’Europe ou l’Amérique du Sud, soulignant le rôle des activités humaines dans la redistribution mondiale de la biodiversité fongique.

« C’est comme une caverne d’Ali Baba pour les mycologues », explique Todd Osmundson, co-auteur de l’étude, alors postdoctorant à Berkeley. « Mo’orea n’a jamais été en contact avec d’autres terres, et pourtant, son sol abrite une diversité fongique aussi riche que celle de continents entiers. »

Cette diversité n’est pas anodine : les champignons jouent un rôle écologique majeur, notamment en tant qu’ingénieurs d’écosystèmes. Certains pathogènes fongiques, comme ceux identifiés dans l’étude de 2023 publiée dans Ecology and Evolution, ciblent spécifiquement des plantes invasives. Par exemple, des espèces de champignons entomopathogènes (parasitant les insectes) ou des parasites hyménoptères ont été observés en plus grande abondance dans les zones envahies par le gingembre kāhili à Hawaï, suggérant une régulation naturelle des populations invasives par les champignons introduits ou locaux.


Mécanismes de régulation fongique contre le gingembre kāhili : une interaction complexe

Le gingembre kāhili (Hedychium gardnerianum), originaire d’Asie du Sud-Est, a été introduit à Hawaï au XIXe siècle pour son usage ornamental. Aujourd’hui, il étouffe les forêts natives en modifiant la structure du sol et en favorisant la prolifération d’espèces non indigènes. Une étude publiée en février 2023 dans Ecology and Evolution, menée par Anna J. Holmquist et son équipe de Berkeley, révèle que les araignées hawaïennes (Pagiopalus spp.) des zones envahies consomment davantage d’arthropodes non natifs et interagissent plus fréquemment avec des champignons parasites exotiques.

« Les écosystèmes envahis ne sont pas seulement moins stables, ils deviennent aussi des incubateurs de nouvelles interactions biologiques », précise Holmquist. Les données montrent que les champignons, en parasitant les insectes associés au gingembre kāhili, pourraient indirectement limiter sa propagation en affaiblissant ses prédateurs ou ses vecteurs de dissémination.

Cette dynamique illustre un phénomène paradoxal : là où les invasions végétales perturbent les équilibres, certains champignons, qu’ils soient natifs ou introduits, agissent comme des modérateurs écologiques. Leur présence accrue dans les zones dégradées pourrait, à long terme, offrir un levier pour la restauration des habitats.


Le projet Mo’orea BioCode : un outil pour anticiper les impacts du changement climatique

L’île de Mo’orea n’est pas seulement un réservoir de biodiversité fongique. Elle abrite aussi le Mo’orea BioCode Project, le premier inventaire complet d’une île tropicale incluant des échantillons ADN pour tous les organismes supérieurs (marins et terrestres). Ce projet, pionnier, permet aujourd’hui de suivre l’impact du changement climatique et des espèces invasives non seulement à Mo’orea, mais aussi dans l’ensemble de la Polynésie.

Le projet Mo’orea BioCode : un outil pour anticiper les impacts du changement climatique
Le projet Mo’orea BioCode un outil pour

George Roderick, professeur à Berkeley et co-directeur du projet, souligne son utilité : « Ces données sont devenues indispensables pour évaluer comment le réchauffement climatique et les échanges internationaux transforment les écosystèmes insulaires. Mo’orea est une fenêtre sur ce qui pourrait arriver ailleurs. »

Parmi les découvertes récentes, les chercheurs ont identifié des champignons capables de décomposer des composés organiques spécifiques au gingembre kāhili, accélérant ainsi son déclin. Ces mécanismes, encore mal compris, ouvrent la voie à des stratégies de biocontrôle fongique pour les zones envahies.


Applications potentielles et limites du biocontrôle fongique dans la gestion des écosystèmes

Si les champignons ne sont pas une solution miracle, leur rôle dans la régulation des espèces invasives est désormais documenté. À Hawaï, où le gingembre kāhili menace les forêts natives, les équipes de Berkeley explorent comment exploiter ces interactions pour restaurer les habitats. L’idée n’est pas d’introduire massivement des champignons, mais de comprendre leurs dynamiques naturelles pour les amplifier là où elles sont bénéfiques.

« Nous ne parlons pas de "killer fungus", mais de champignons qui, dans certains contextes, peuvent jouer un rôle clé dans la résilience des écosystèmes », tempère Garbelotto. « L’enjeu est de distinguer les espèces utiles des pathogènes dangereux, et de les utiliser comme outils plutôt que comme armes. »

À Mo’orea, où les conditions climatiques et géologiques recréent des scénarios similaires à ceux d’Hawaï, les chercheurs poursuivent leurs travaux. Les données collectées pourraient inspirer des protocoles de gestion dans d’autres régions du monde confrontées à des invasions végétales, comme la Floride (où le mélaleuque envahit les zones côtières) ou la Nouvelle-Zélande (menacée par le roseau commun).


Perspectives futures : vers une modélisation prédictive des interactions fongiques

Malgré ces avancées, plusieurs questions persistent. Comment prédire quels champignons interagiront avec une espèce invasive donnée ? Peut-on les cultiver ou les favoriser sans perturber d’autres équilibres ? Et surtout, comment ces mécanismes évolueront-ils avec le changement climatique ?

Une certitude : les champignons de Mo’orea ne sont pas seulement des indicateurs de biodiversité. Ils pourraient devenir des alliés inattendus dans la lutte contre les espèces invasives, à condition que leur étude se poursuive avec rigueur. Comme le rappelle Osmundson : « Ces îles sont des laboratoires à ciel ouvert. Ce que nous apprenons à Mo’orea pourrait changer la donne pour les écosystèmes du monde entier. »

Prochaine étape : Les équipes de Berkeley prévoient d’étendre leurs analyses à d’autres îles du Pacifique, en intégrant des modèles prédictifs pour anticiper les impacts des champignons sur les invasions futures. Les premiers résultats pourraient être publiés d’ici fin 2026.

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