Cynthia Erivo, une Dracula déconcertante : quand l’innovation technique éclipse l’horreur
Londres – Cynthia Erivo, actrice et chanteuse primée, se lance dans un rôle audacieux : Dracula. Mais la nouvelle adaptation scénique du classique de Bram Stoker, mise en scène par Kip Williams au Noël Coward Theatre de Londres, peine à insuffler la terreur et la sensualité qui font l’attrait durable du comte transylvanien. Loin d’être une réinvention « délicieusement méchante », comme le laissait présager la promesse initiale, la production s’enlise dans une démonstration technique qui finit par diluer l’essence même de l’histoire.
L’approche de Williams, connu pour ses relectures originales de classiques comme Le Portrait de Dorian Gray et Les Bonnes, est radicale. Erivo incarne non seulement Dracula, mais aussi tous les autres personnages, passant d’un accent à l’autre, d’une perruque à l’autre avec une rapidité impressionnante. Son Dracula, moderne et tatoué, arborant des ongles acérés rappelant ceux du Nosferatu de Murnau, est visuellement saisissant. Pourtant, cette performance virtuose, bien que techniquement brillante, manque de profondeur émotionnelle.
Le cœur du problème réside dans l’utilisation omniprésente de la technologie. Des caméras retransmettent en direct l’action sur un écran géant, fusionnant les images avec des séquences préenregistrées. Si cette technique a déjà été employée avec succès sur la scène londonienne, elle s’avère ici contre-productive. Au lieu de renforcer l’immersion, elle crée une distance, un effet de narration qui rappelle davantage un livre audio illustré qu’une expérience théâtrale viscérale. L’œil est constamment attiré par l’écran, éloignant le spectateur de la présence physique d’Erivo, qui apparaît de plus en plus petite et vulnérable.
L’adaptation privilégie la narration, s’appuyant largement sur des extraits de journaux intimes, conservant ainsi la forme épistolaire du roman original. Une décision qui, selon la critique, ne sert aucun objectif dramatique. Pourquoi s’attarder sur la structure du livre alors que cela nuit à la construction d’une atmosphère angoissante ?
L’absence de tension palpable est d’autant plus regrettable que le roman de Stoker, publié en 1897, résonne encore aujourd’hui. Au-delà de l’horreur gothique, Dracula est souvent interprété comme une allégorie de la peur de l’étranger, de l’immigrant, du « plague-like vermin » comme le décrit Stoker lui-même. Dans un contexte mondial marqué par les migrations et les tensions identitaires, cette dimension du récit aurait pu être explorée avec pertinence. Selon les données de l’ONU, en 2023, plus de 281 millions de personnes étaient des migrants internationaux, soit 3,6 % de la population mondiale. Une réalité qui rend la thématique de l’étranger plus actuelle que jamais.
La production tente de mettre en lumière la lutte entre la peur et le désir, mais échoue à susciter l’une ou l’autre. Les scènes de séduction de Dracula manquent de chaleur, de danger. Le cœur géant qui apparaît à un moment donné semble plus approprié pour une boîte de chocolats qu’une scène de vampirisme. Seule une brève apparition de la voix d’Erivo, chantant quelques lignes avec une puissance et une émotion saisissantes, offre un aperçu de ce que la production aurait pu être : une adaptation musicale audacieuse et captivante.
Malheureusement, cette promesse reste inachevée. La production semble plus préoccupée par la démonstration de ses prouesses technologiques que par l’exploration des thèmes profonds et des émotions complexes qui font de Dracula un classique intemporel. Une occasion manquée pour Cynthia Erivo, dont le talent méritait une mise en scène plus audacieuse et plus cohérente.
[Image d’Erivo en Dracula, tirée de l’article original]
[Intégration potentielle d’une courte vidéo promotionnelle de la pièce sur YouTube, si disponible]
[Lien vers le site web du Noël Coward Theatre : https://www.noelcowardtheatre.co.uk/whats-on/dracula]
