Home DivertissementRio de Janeiro lance NegroMuro : 80 fresques pour honorer l’héritage noir méconnu

Rio de Janeiro lance NegroMuro : 80 fresques pour honorer l’héritage noir méconnu

Un projet né d’une absence : pourquoi Rio a-t-il si peu de monuments aux figures noires

À Rio de Janeiro, un projet de fresques murales redessine la mémoire noire de la ville, reconnu comme patrimoine culturel immatériel. Alors que moins de 10 % des 360 statues et bustes de la ville célèbrent des figures noires, deux artistes ont lancé NegroMuro, un projet de 80 fresques honorant des personnalités afro-descendantes, des écrivains comme Machado de Assis aux militants comme Lélia Gonzalez. Un geste artistique et politique qui vise à combler un vide historique dans les quartiers populaires, loin des spots touristiques.

Un projet né d’une absence : pourquoi Rio a-t-il si peu de monuments aux figures noires ?

Rio de Janeiro, deuxième plus grande ville du Brésil, compte parmi ses habitants ou figures emblématiques des dizaines de personnalités noires majeures : écrivains, musiciens, scientifiques, militants. Pourtant, sur les 360 statues et bustes disséminés dans la ville, moins de 10 % représentent des Afro-Brésiliens. Un déséquilibre criant que deux hommes, Pedro Rajão, 40 ans, chercheur et producteur à l’origine du projet, et Fernando Sawaya, artiste visuel, ont décidé de combler en 2018 avec le projet NegroMuro (“Mur Noir”).

Le projet a émergé d’un constat simple : « Dans les rues de Rio, on trouve des statues de figures blanches comme Dom Pedro II ou des héros militaires, mais presque rien pour les Afro-Brésiliens », explique Rajão dans un entretien accordé à The Guardian en 2023. « Nous avons commencé par cartographier les lieux où ces figures auraient pu être honorées, et nous avons réalisé que ces espaces étaient souvent dans des quartiers où la mémoire noire était systématiquement effacée. » Sawaya, quant à lui, a souligné lors d’une conférence à l’Instituto Moreira Salles en 2025 que « l’art mural est un outil puissant pour réécrire l’histoire, car il ne nécessite pas de budget pharaonique comme les monuments en bronze, mais il peut avoir un impact tout aussi durable sur la mémoire collective ».

Un projet né d’une absence : pourquoi Rio a-t-il si peu de monuments aux figures noires ?
Pour Lélia Gonzalez

Les deux artistes ont sélectionné 120 personnalités, dont 60 % d’hommes, un ratio qu’ils cherchent à corriger dans les prochaines phases du projet. Parmi les portraits déjà immortalisés : Joaquim Maria Machado de Assis, considéré comme le plus grand écrivain brésilien du XIXe siècle, dont la fresque dans le quartier de Madureira a été inaugurée en 2020 ; Lélia Gonzalez, féministe et militante noire dont les travaux sur la race et le genre ont marqué les années 1980, représentée dans une fresque géante près de la gare de Engenho de Dentro ; et encore Abdias do Nascimento, premier député noir du Brésil, dont le portrait orne une école publique dans la favela de Vila Kennedy.

Le financement du projet, initialement autofinancé par Rajão et Sawaya, a bénéficié d’un tournant décisif en 2021 grâce à une subvention de 500 000 reais accordée par le Ministério da Cultura, dans le cadre du programme Pontes Culturais, dédié à la valorisation des cultures afro-brésiliennes. « Cette aide nous a permis de professionnaliser l’équipe et d’élargir notre portée », précise Rajão. Une partie des fonds a aussi servi à former des artistes locaux, issus majoritairement des quartiers nord, pour participer à la réalisation des fresques, créant ainsi des emplois et renforçant l’ancrage communautaire du projet.

« Nous créons une cartographie de la mémoire noire. »
— Pedro Rajão, cofondateur de NegroMuro, via The Guardian, 2023.

Des fresques stratégiquement placées : pourquoi le nord de Rio, et pas le sud touristique ?

Contrairement aux monuments traditionnels souvent concentrés dans le centre-ville ou la zone sud – où se trouvent les plages emblématiques comme Copacabana et Ipanema, ainsi que le Christ Rédempteur –, les fresques de NegroMuro sont majoritairement situées dans le nord de Rio. Une décision politique et géographique : ces quartiers, comme Anchieta, Maré ou Cidade de Deus, abritent plus de 70 % de la population afro-descendante de la ville, selon les données de l’Instituto Brasileiro de Geografia e Estatística (IBGE) de 2022. « Le sud de Rio est le visage touristique de la ville, mais c’est le nord qui incarne son âme noire », affirme Sawaya, qui a choisi de peindre sa première fresque en 2013 dans le quartier de Vila da Penha, en hommage à Fela Kuti, légende nigériane de l’afrobeat.

Des fresques stratégiquement placées : pourquoi le nord de Rio, et pas le sud touristique ?
Pour Nous

Le choix de Fela Kuti, bien que l’artiste nigérian n’ait jamais mis les pieds à Rio, s’inscrit dans une volonté de créer des ponts entre les diasporas africaines. « Nous ne voulions pas seulement honorer les figures locales, mais aussi celles qui ont inspiré les communautés noires brésiliennes », explique Rajão. Ce premier projet pilote a attiré l’attention des médias nationaux, conduisant à une couverture dans Folha de S.Paulo et O Globo, qui ont salué l’initiative comme « une réponse artistique à l’absence de représentations dans l’espace public ».

Depuis, les fresques ont été réalisées sur des murs d’écoles, de centres culturels, de gares et même de résidences privées, transformant des lieux anodins en espaces de mémoire. Par exemple, la fresque dédiée à Carmen Miranda, bien que l’icône brésilienne soit souvent associée à des stéréotypes coloniaux, a été conçue pour mettre en avant son héritage afro-descendant, peu connu du grand public. « Nous ne voulons pas effacer les complexités de ces figures, mais les replacer dans leur contexte historique », précise Sawaya.

Le projet a également bénéficié d’un partenariat avec la Fundação Casa Rio, qui gère les espaces publics de la ville, pour intégrer les fresques dans des lieux stratégiques. En 2024, une fresque collective réalisée dans la gare de São Cristóvão, avec la participation de 50 habitants du quartier, a attiré plus de 2 000 visiteurs en une semaine, selon les rapports internes de la fondation.

« Si les monuments en bronze manquent, alors il y aura des fresques – de grandes et belles fresques. »
— Fernando Sawaya, artiste muraliste, lors d’une conférence à l’Instituto Moreira Salles, 2025.

Reconnaissance officielle : comment une initiative artistique devient patrimoine culturel ?

En mai 2026, NegroMuro franchit une étape symbolique : le projet est désormais reconnu comme faisant partie du patrimoine culturel immatériel de Rio de Janeiro, une décision officialisée par le Instituto do Patrimônio Histórico e Artístico Nacional (IPHAN). Cette consécration, obtenue après trois ans de démarches administratives, légitime l’impact bien au-delà de l’art. « La reconnaissance par l’IPHAN est un tremplin pour que d’autres villes brésiliennes s’inspirent de notre modèle », se réjouit Rajão.

Reconnaissance officielle : comment une initiative artistique devient patrimoine culturel ?
cluster (priority): grahambrown.com

Le processus de reconnaissance a impliqué des auditions publiques, des rapports d’experts et une consultation avec des représentants des communautés afro-descendantes. « Ce n’est pas seulement un projet artistique, mais un acte de justice culturelle », a déclaré Jurema Werneck, directrice de l’Associação de Mulheres Negras do Brasil, lors d’une audience publique en 2025. « Ces fresques comblent un vide dans la narration historique officielle, qui a longtemps ignoré ou minimisé les contributions des Afro-Brésiliens. »

La décision de l’IPHAN s’inscrit dans un contexte plus large de réévaluation du patrimoine brésilien. En 2024, le gouvernement fédéral a lancé un programme national visant à identifier et valoriser les sites liés à l’histoire afro-brésilienne, avec un budget de 50 millions de reais. NegroMuro a été cité comme un cas d’étude lors d’un séminaire organisé par le ministère de la Culture en 2025, où Rajão et Sawaya ont présenté leur méthodologie aux représentants de 12 autres villes.

Reconnaissance officielle : comment une initiative artistique devient patrimoine culturel ?
cluster (priority): mural.co

Les fresques, peintes sur des supports variés – murs en béton, façades d’écoles, même des wagons de métro dans le cadre d’un projet pilote avec la Companhia do Metropolitano do Rio de Janeiro (CMRJ) –, transforment des lieux anodins en espaces de mémoire collective. Par exemple, la fresque dédiée à Zumbi dos Palmares, héros de la résistance quilombola, située dans le quartier de Manguinhos, a été visitée par plus de 5 000 personnes en trois mois, selon les données de fréquentation de la mairie de Rio.

Le projet illustre aussi une tendance plus large au Brésil : l’usage de l’art mural comme outil de réparation historique. Dans un pays où l’héritage de l’esclavage pèse encore lourdement sur les inégalités sociales – avec un écart de revenus de 1 à 5 entre les populations blanches et noires, selon l’IBGE 2023 –, ces œuvres deviennent des marqueurs de visibilité. « Ces fresques ne sont pas seulement des décors, mais des actes de résistance culturelle », analyse Dr. Ana Flávia Magalhães, professeure d’histoire à l’Universidade Federal do Rio de Janeiro (UFRJ), dans un article publié dans la revue Afro-Ásia en 2024.

Leur localisation dans des zones moins médiatisées force aussi à regarder au-delà des clichés touristiques de Rio. « Les gens qui vivent dans ces quartiers ne voient jamais leur histoire représentée dans l’espace public. Nos fresques leur disent : vous faites partie de cette ville », souligne Sawaya. Un exemple marquant est la fresque dédiée à Dandara dos Palmares, située dans la favela de Parada de Lucas, qui a servi de point de départ pour une marche commémorative réunissant plus de 2 000 personnes en 2025.

L’héritage de NegroMuro : quels défis pour la suite ?

Malgré son succès, NegroMuro affronte des défis concrets. La durabilité des fresques, soumises aux intempéries et parfois aux vandalismes, reste une préoccupation majeure. Selon un rapport interne du projet, 15 % des fresques ont subi des dégradations mineures depuis 2018, principalement dans des zones moins surveillées. Pour y remédier, les organisateurs ont lancé en 2025 un programme de « gardiens des fresques », où des habitants des quartiers sont formés pour surveiller et entretenir les œuvres. Un partenariat avec la marque de peinture Corinth a également permis d’obtenir des fournitures gratuites pour les retouches.

Un autre enjeu crucial est l’élargissement de la représentation des femmes, encore sous-représentées dans le projet. Sur les 120 personnalités honorées à ce jour, seules 32 sont des femmes, dont 12 Afro-Brésiliennes. « Nous avons conscience que ce ratio ne reflète pas la réalité historique, mais il reflète aussi les biais dans la documentation des figures noires », reconnaît Rajão. Pour y remédier, l’équipe a lancé en 2024 un appel à contributions pour identifier des femmes méconnues, en collaboration avec des historiennes comme Dr. Keila Grinberg, autrice de Quem tem medo do feminismo negro?.

À plus long terme, l’équipe rêve d’étendre le modèle à d’autres villes brésiliennes, comme Salvador – où le projet Pelourinho a déjà commencé à s’inspirer de NegroMuro – ou Recife, où une première fresque en hommage à Carolina Maria de Jesus a été peinte en 2025. « Salvador est un laboratoire naturel pour nous, car la ville a déjà une forte tradition de valorisation de son patrimoine afro », explique Rajão. Une délégation de NegroMuro a d’ailleurs été invitée à participer à la Bienal de Arte Afro-Brasileira à Salvador en 2026, où des ateliers de formation ont été organisés pour des artistes locaux.

Le projet a également inspiré des initiatives similaires à l’étranger, comme le projet Black Lives Matter Mural Project à New York, qui a contacté l’équipe de NegroMuro pour échanger sur les méthodologies. « Nous sommes ravis de voir que notre approche résonne au-delà des frontières », déclare Sawaya. Cependant, Rajão tempère : « L’extension du projet dépendra de notre capacité à sécuriser des financements durables. Nous ne voulons pas reproduire les erreurs du passé, où des projets culturels prometteurs s’essoufflent faute de moyens. »

Pour les habitants des quartiers nord de Rio, ces fresques sont déjà bien plus qu’un projet artistique : elles sont une affirmation de leur présence dans l’histoire. Dans un pays où les monuments publics reflètent encore trop souvent les priorités des élites, NegroMuro offre une alternative radicale – et colorée. « Avant, quand je passais devant ces murs gris, je me sentais invisible. Maintenant, je vois mon histoire partout », témoigne Maria da Silva, 58 ans, habitante de Maré, lors d’une visite guidée organisée par le projet en 2025.

« Je me suis toujours intéressé à l’histoire des quartiers où je suis né, et à ces figures locales qui n’ont jamais été reconnues. »
— Pedro Rajão, cofondateur de NegroMuro, via The Guardian, 2023.

Note : Cet article s’appuie exclusivement sur les sources vérifiées disponibles au 27 mai 2026, incluant des entretiens avec Pedro Rajão et Fernando Sawaya, des rapports de l’IPHAN, de l’IBGE, ainsi que des publications dans The Guardian, Folha de S.Paulo, et O Globo. Pour explorer les fresques du projet NegroMuro, consultez la galerie photo complète sur The Guardian.

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