Home InternationalCulture du travail en Chine : ce que l’Occident ne comprend pas

Culture du travail en Chine : ce que l’Occident ne comprend pas

Au-delà du 996 : Décryptage des cultures du travail en Chine

Pékin – Alors que des millions de Chinois célèbrent le Nouvel An lunaire, une période traditionnellement dédiée à la famille et au repos, la question de la culture du travail en Chine refait surface. Loin des clichés d’une nation d’ouvriers infatigables, la réalité est bien plus nuancée, oscillant entre des exigences extrêmes et des pratiques surprenantes d’oisiveté organisée.

Ces dernières années, la notion de “996” – travailler de 9h à 21h, six jours par semaine – a captivé l’attention de la Silicon Valley, souvent présentée comme un modèle à suivre. Pourtant, ce terme est né d’une critique virulente d’une culture du travail jugée insoutenable et illégale, et ne représente qu’une facette d’un paysage professionnel complexe.

Officiellement, la loi chinoise limite la semaine de travail à 40 heures, avec des heures supplémentaires rémunérées. En pratique, cette législation est souvent ignorée, particulièrement pour les travailleurs moins qualifiés. Le seul syndicat légal, contrôlé par l’État, peine à faire respecter les droits des employés. Cette situation rappelle des pratiques du passé, héritées du stakhanovisme soviétique, qui glorifiait le travail acharné et plaçait l’individu au service du collectif, incarné par le danwei, l’unité de travail. La Chine n’a formellement instauré le week-end de deux jours qu’en 1995.

Mais réduire la culture du travail chinoise au seul “996” serait une simplification excessive. Après plus de 15 ans passés à observer et à travailler dans divers environnements professionnels en Chine, des entreprises privées aux médias d’État, il est clair que la réalité est bien plus variée.

Dans le secteur public, qui emploie environ 23% de la population active, une autre culture prédomine : le “323”. Trois heures de travail, deux heures de pause déjeuner, puis à nouveau trois heures de travail. Cette pause déjeuner, souvent prolongée à trois heures, est sacrée. Les tentatives de la réduire ont échoué. Pendant ce temps, certains bureaux organisent des séances d’exercices, mais la plupart des employés profitent de l’occasion pour faire une sieste. Des entreprises privées vont jusqu’à tamiser les lumières ou aménager des salles de repos pour faciliter le sommeil.

Au-delà de ces schémas, le secteur public est également marqué par la présence de “postes fantômes”, créés pour satisfaire des obligations politiques ou pour contourner certaines règles, comme les quotas d’embauche de personnes handicapées. Ces postes peuvent aller de l’oisiveté pure à la possibilité de cumuler un autre emploi en ligne.

L’intensité du travail fluctue également en fonction du contexte politique. En période de calme, les fonctionnaires se contentent souvent de fournir un travail de qualité médiocre, se consacrant à des activités secondaires ou à leurs loisirs. En revanche, lorsque les objectifs politiques se durcissent, les exigences augmentent, et les avantages s’amenuisent. En 2022, des enseignants de la province du Guangdong ont ainsi été sommés d’enregistrer un certain nombre de personnes âgées pour la vaccination contre la COVID-19, sous peine de voir leur évaluation professionnelle affectée.

La vie professionnelle chinoise est également marquée par une dimension sociale importante, avec des sorties de groupe obligatoires qui servent à la fois à renforcer les liens et à faciliter les réseaux de corruption informels. Les soirées peuvent se transformer en rituels épuisants de déférence et de consommation d’alcool, où les dynamiques de pouvoir façonnent toutes les interactions sociales.

La première campagne anti-corruption lancée par le président Xi Jinping en 2013 a temporairement mis fin à ces pratiques, au grand soulagement de nombreux fonctionnaires. Cependant, cette discipline s’est relâchée avec le temps, et les vieilles habitudes ont refait surface.

Alors que la Chine entre dans l’Année du Dragon de Feu, les fonctionnaires sont une fois de plus sous pression pour prouver leur valeur à un leadership de plus en plus exigeant, déterminé à éradiquer la corruption. L’histoire nous enseigne cependant que ces efforts de réforme sont peu susceptibles de perdurer.

[Vidéo YouTube sur le Gala du Printemps : https://www.youtube.com/watch?v=FqbRTaxLCG8]

[Infographie de Foreign Policy sur les Jeux Olympiques d’hiver : https://e.infogram.com/_/GCHw24Kte4X61uF5T6iz?src=embed&embed_type=responsive_iframe]

La culture du travail en Chine est donc un sujet complexe, qui ne se résume pas à des clichés simplistes. Elle est le reflet d’une histoire particulière, d’un système politique spécifique et d’une société en constante évolution. Comprendre ces nuances est essentiel pour appréhender les défis et les opportunités auxquels la Chine est confrontée dans le monde d’aujourd’hui.

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