Une équipe de paléontologues a découvert qu’un ancêtre des mammifères, le Chiniquodon theotonicus, donnait déjà naissance à des petits vivants il y a environ 236 millions d’années. Publiée dans la revue Frontiers in Mammal Science, cette découverte repousse l’origine de la viviparité de près de 95 millions d’années.
Pendant des décennies, les scientifiques ont admis que les cynodontes — ce groupe charnière entre les premiers synapsides et les mammifères modernes — pondaient des œufs à l’instar de leurs lointains ancêtres reptiles et des monotrèmes actuels. Un nouveau gisement fossile découvert dans le nord-ouest de l’Argentine vient bousculer ce consensus bien établi, suggérant que l’histoire de la reproduction mammalienne a commencé beaucoup plus tôt que ne le laissaient supposer les registres fossiles.
Une énigme vieille de 236 millions d’années résolue par la microstructure osseuse
La découverte trouve son origine dans l’analyse minutieuse de restes fossilisés catalogués sous la référence CRILAR PV109. Au cours d’un cursus de troisième cycle, la doctorante et co-autrice de l’étude María Miceli Baro, rattachée à l’Université de Buenos Aires, a examiné la structure interne d’un os appartenant à un spécimen adulte de Chiniquodon theotonicus. Ce carnivore d’une taille comparable à celle d’un chien a arpenté le Trias supérieur, une période de restructuration écologique intense consécutive à l’une des pires extinctions de masse de l’histoire terrestre, ainsi que le rapportent les chercheurs du Conseil national de la recherche scientifique et technique d’Argentine.
En observant les échantillons au microscope, l’équipe a identifié une marque de croissance singulière et parfaitement conservée. En cynodontes, les tissus embryonnaires n’avaient jamais été observés auparavant, et encore moins une ligne néonatale, a déclaré María Miceli Baro dans un communiqué. Cette ligne néonatale correspond à un anneau de croissance bien spécifique qui se forme dans les os ou les dents des animaux vivipares à la suite de la brutale accélération métabolique survenant juste après la naissance.
Nous montrons pour la première fois que la mise bas de jeunes vivants était présente chez au moins un ancêtre des mammifères, Chiniquodon theotonicus, qui a vécu il y a environ 236 millions d’années. Dr. Leandro Gaetano, paléontologue au CONICET
Poids à la naissance et comparaisons avec les espèces actuelles
Pour s’assurer que cette marque osseuse traduisait bien une viviparité, l’équipe menée par le paléontologue Leandro Gaetano a élaboré une méthode comparative inédite. Les chercheurs ont estimé la masse corporelle du spécimen à la naissance en mesurant sa ligne néonatale, puis à l’âge adulte en analysant la surface extérieure de l’os.

Ce pourcentage écarte d’emblée les reptiles actuels.
En revanche, les mammifères placentaires actuels se situent dans la même fourchette que le fossile argentin.
Des pressions environnementales propices à l’innovation reproductive
La chercheuse Adriana Mancuso rappelle que les cynodontes ont évolué dans des écosystèmes marqués par une forte concurrence pour les ressources, des pressions de prédation intenses, ainsi qu’une tendance globale à l’aridité et à une forte saisonnalité. Dans ces conditions climatiques rudes, protéger les embryons en les portant en interne offrait un avantage décisif face aux risques de déshydratation et de prédation qui guettaient les œufs déposés dans le milieu extérieur.

Bien que cette découverte apporte un éclairage inédit sur l’évolution de la reproduction, les auteurs de l’étude demeurent prudents. Ils précisent que le spécimen de l’Argentine ne constitue peut-être qu’une étape isolée ou le témoin d’une innovation précoce qui méritera d’être confirmée par l’analyse d’autres fossiles de cynodontes à travers le monde. Les chercheurs entendent désormais multiplier les examens histologiques sur d’autres pièces de collections pour déterminer si la viviparité était généralisée chez ces lointains parents de l’homme.
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