La blockchain à la croisée des chemins : entre fragmentation et infrastructure financière de base
Par Antoine Dubois, Chef de la section Économie, nouvelles-du-monde.com
La blockchain, cette technologie initialement conçue pour révolutionner les transactions numériques, se trouve aujourd’hui à un tournant décisif. Comme l’internet dans ses débuts, elle peine à établir une communication fluide entre ses différents réseaux, un obstacle majeur à son adoption à grande échelle et à son intégration dans le système financier mondial. La question centrale, selon une récente discussion impliquant des experts de Citi et de LayerZero Labs, est de savoir si la blockchain deviendra une infrastructure financière fondamentale ou restera un terrain d’expérimentation fragmenté.
Le défi de l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité des différentes blockchains à communiquer et à échanger des données en toute sécurité, est persistant depuis les débuts de la technologie, avec l’émergence de Litecoin en 2011. “Que se passe-t-il quand on essaie de faire parler toutes les blockchains le même langage ? On se prend un mal de tête”, résume Karen Webster, PDG de PYMNTS, lors d’un podcast récent.
Ce “mal de tête” se heurte désormais à la demande croissante des institutions financières pour des règlements en chaîne plus efficaces. Cette collision révèle un écart entre les capacités de l’infrastructure décentralisée actuelle et les exigences des marchés réglementés.
Une nouvelle architecture pour une meilleure interopérabilité
Pour surmonter ces obstacles, une nouvelle approche architecturale est en cours de développement. Bryan Pellegrino, co-fondateur et PDG de LayerZero Labs, préconise de séparer l’infrastructure de base neutre des activités réglementées au niveau des actifs et des applications. Son entreprise se positionne comme une couche de messagerie, permettant le transfert de données et de valeur entre les chaînes sans intermédiaire centralisé, comparable à un “paquet sur internet”.
LayerZero Labs a récemment annoncé le développement de “Zero”, une nouvelle blockchain de couche 1, en collaboration avec des acteurs majeurs tels que Citadel, DTCC (The Depository Trust & Clearing Corporation) et Google Cloud. L’objectif est de fournir une infrastructure capable de gérer des volumes de transactions institutionnels tout en conservant les caractéristiques d’une chaîne publique.
Le dilemme décentralisation-performance
Le projet Zero ambitionne de résoudre le compromis traditionnel entre décentralisation et performance. “Soit vous êtes vraiment décentralisé… et vous obtenez environ 15 transactions par seconde. Soit vous êtes vraiment axé sur la performance… et vous gagnez en vitesse”, explique Pellegrino. Zero vise à offrir les deux, en fonctionnant non pas comme une blockchain supplémentaire, mais comme une infrastructure de marché globale.
Cette approche rappelle l’architecture de l’internet, où une couche de base neutre est complétée par des applications et des actifs définissant leurs propres règles. La question de la confiance est cependant cruciale. Dans les systèmes financiers traditionnels, la confiance est assurée par la réglementation à tous les niveaux. Dans un environnement décentralisé, la confiance doit résider dans le code.
La confiance dans un environnement décentralisé : un défi majeur
Pellegrino souligne que la multiplication des chaînes utilisées par les émetteurs d’actifs introduit de nouvelles vulnérabilités et des ensembles d’hypothèses de confiance différents pour chaque chaîne. Zero blockchain mise sur une vérification pré-exécution, simulant les changements d’état inter-chaînes pour garantir la solvabilité et la préservation des invariants essentiels avant la finalisation des transactions.
Ryan Rugg, de Citi, ajoute que les institutions financières adopteront probablement les rails blockchain, mais sans abandonner les cadres de gestion des risques établis depuis des décennies. “La sécurité, la solidité et la sûreté sont des conditions indispensables”, affirme-t-il. “Nous considérons cela comme un ensemble de rails supplémentaires que nous souhaitons fournir à nos clients s’ils souhaitent les utiliser.”
L’avenir de la blockchain réside donc dans sa capacité à concilier les principes de la décentralisation avec les exigences de la réglementation et de la performance. Il s’agit de créer une infrastructure neutre et résiliente, semblable à l’internet, où les règles d’application et de conformité sont définies au niveau supérieur. Le succès de cette transition déterminera si la blockchain deviendra une véritable infrastructure financière de base ou restera une expérience d’innovation fragmentée.
