Le double tranchant des anticoagulants : quand la vie sauvée devient un risque quotidien
Havelock, Caroline du Nord – Larry Bordeaux, 65 ans, vit avec un compagnon invisible depuis 2010 : un anticoagulant. Prescrit après une opération qui a entraîné la formation de caillots potentiellement mortels, ce médicament lui a, selon ses propres termes, sauvé la vie. Mais cette survie a un prix. Chaque arrêt, même temporaire pour des examens médicaux, réveille la menace de nouveaux caillots. Et chaque jour passé sous traitement augmente le risque d’hémorragie sévère.
“Même une simple chute, si la dose n’est pas correcte, je pourrais mourir saigné,” confie Bordeaux, devenu un ardent défenseur de la sensibilisation aux risques et aux bénéfices des anticoagulants au sein de la National Blood Clot Alliance. Son histoire, malheureusement, n’est pas unique.
Huit millions d’Américains sous surveillance
Plus de huit millions de personnes aux États-Unis prennent des anticoagulants, également appelés fluidifiants sanguins, selon Stop the Clot. Si certains, comme Bordeaux, y ont recours après une intervention chirurgicale, d’autres sont concernés par la fibrillation auriculaire, un trouble du rythme cardiaque qui favorise la formation de caillots, particulièrement avec l’âge.
Le mécanisme est simple : les anticoagulants interfèrent avec le processus naturel de coagulation sanguine, prévenant ainsi les accidents vasculaires cérébraux (AVC) et les embolies. Mais cette même action est responsable d’un nombre alarmant d’hémorragies non intentionnelles, envoyant des centaines de milliers de personnes âgées à l’hôpital chaque année. Une étude récente publiée dans l’American Journal of Medicine estime le coût de ces complications à plus de 2,5 milliards de dollars annuellement pour le système de santé américain.
Un équilibre délicat entre vie et risque
“Ils préviennent les AVC et les embolies, mais ils provoquent des saignements,” explique le Dr Samin Sharma, directeur de l’Institut Cardiovasculaire Clinique au Mount Sinai Fuster Heart Hospital de New York. “Les études montrent qu’ils diminuent le risque d’AVC ischémique, mais augmentent légèrement le risque d’AVC hémorragique.”
Même l’ancien président Donald Trump a évoqué les risques liés aux anticoagulants, notamment l’aspirine, qu’il prend quotidiennement et qui provoque des ecchymoses, comme il l’a confié au Wall Street Journal.
Les complications peuvent varier d’un simple hématome à des saignements gastro-intestinaux graves, en passant par des hémorragies urinaires ou, plus rarement, des hémorragies cérébrales ou pulmonaires. Une étude menée par le Dr Pieter Cohen de l’Université Harvard a révélé que les saignements gastro-intestinaux sont les problèmes les plus fréquemment rencontrés dans les services d’urgence.
L’évolution des traitements : des promesses non tenues ?
Pendant près de 60 ans, la warfarine, initialement développée comme un poison pour les rats, a été le traitement de référence. Son principal inconvénient résidait dans son imprévisibilité, nécessitant des analyses sanguines régulières pour ajuster la dose.
En 2010, une nouvelle génération d’anticoagulants, les anticoagulants oraux directs (AOD), a fait son apparition : apixaban (Eliquis), dabigatran (Pradaxa), edoxaban (Savaysa) et rivaroxaban (Xarelto). Les essais cliniques suggéraient qu’ils étaient plus sûrs et plus constants que la warfarine.
Pourtant, plus d’une décennie après leur introduction, une étude de 2024 révèle que près de 300 000 Américains sous anticoagulants se retrouvent toujours aux urgences chaque année en raison de saignements, et que la proportion d’hospitalisations reste similaire entre les nouveaux médicaments et la warfarine.
Les pièges de la simplification et de la polypharmacie
Selon le Dr Arthur Allen, pharmacien clinicien et futur président de l’Anticoagulation Forum, l’une des raisons de ce résultat décevant réside dans le fait que les AOD ne nécessitent pas le même niveau de surveillance que la warfarine. Cette simplification peut conduire à une prescription moins rigoureuse, notamment en cas de polymédication.
“On observe une tendance à prescrire des AOD en association avec des antiplaquettaires, ce qui est souvent inapproprié,” souligne Allen. “En réalité, les antiplaquettaires sont rarement indiqués en combinaison avec les anticoagulants, et lorsqu’ils le sont, ils doivent être prescrits pour une durée limitée.”
Les fabricants de médicaments, Daiichi Sankyo (Savaysa), Johnson & Johnson (Xarelto), Bristol Myers Squibb et Boehringer Ingelheim (Eliquis et Pradaxa), reconnaissent le risque de saignements et soulignent l’importance d’une discussion approfondie entre le patient et son médecin.
Un autre facteur de risque est l’utilisation concomitante d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), comme l’aspirine, qui possède également des propriétés anticoagulantes. Une étude menée dans le Michigan a révélé qu’un patient sur trois prenant des anticoagulants pour la fibrillation auriculaire ou la thrombose veineuse profonde prenait également de l’aspirine régulièrement.
Vers une meilleure gestion des risques ?
Les experts s’accordent sur la nécessité d’une meilleure information des patients et de leurs familles sur les risques liés aux anticoagulants. “Les événements hémorragiques ne sont pas des cas rares ; ils se produisent tous les jours,” insiste Leslie Lake, présidente de la National Blood Clot Alliance. “Le plus frappant n’est pas seulement le nombre, mais la discrétion avec laquelle ces événements se produisent, souvent considérés comme des complications plutôt que comme des dommages évitables.”
Des outils d’intelligence artificielle (IA) pourraient aider les médecins à évaluer le risque de saignement de chaque patient et à ajuster la dose en conséquence. Certains hôpitaux développent déjà des tableaux de bord intégrant les données du dossier médical électronique pour identifier les patients nécessitant une attention particulière.
De nouvelles pistes thérapeutiques sont également à l’étude, notamment l’ablation cardiaque pour la fibrillation auriculaire, qui pourrait permettre aux patients d’arrêter de prendre des anticoagulants, et une nouvelle génération d’anticoagulants ciblant spécifiquement le facteur XIa, qui pourrait réduire le risque de saignement.
“Inhiber cette protéine de coagulation spécifique pourrait permettre de maintenir l’efficacité dans la prévention des caillots tout en réduisant le risque de saignement,” explique Toby Trujillo, professeur de pharmacie clinique à l’Université du Colorado Anschutz.
La gestion des anticoagulants reste un défi complexe, mais les progrès de la recherche et de la technologie offrent de réels espoirs pour améliorer la sécurité et la qualité de vie des millions de personnes concernées.
