L’intervention américaine au Venezuela résonne à Pékin et Moscou, redéfinissant la sécurité énergétique mondiale
Caracas/Washington/Pékin/Moscou – L’opération militaire surprise des États-Unis au Venezuela, qui a abouti à la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores le 3 janvier 2026, a déclenché une onde de choc géopolitique qui s’étend bien au-delà des frontières vénézuéliennes. L’intervention, qui a vu Washington prendre le contrôle effectif de la vente du pétrole vénézuélien “indéfiniment”, selon des responsables de l’administration Trump, est perçue à la fois par la Chine et la Russie comme une menace directe à leurs intérêts énergétiques et à leur influence mondiale.
L’opération américaine se distingue par son manque de justification traditionnelle, s’éloignant des discours habituels sur la promotion de la démocratie ou le maintien de l’ordre international. Au lieu de cela, l’administration Trump a présenté l’action comme une nécessité stratégique, signalant une volonté de contourner les normes internationales établies. Maduro et Flores sont accusés de conspiration liée au narcotrafic et à l’importation de cocaïne, mais le débat international se concentre désormais sur l’avenir des vastes réserves pétrolières du Venezuela.
Un enjeu énergétique majeur
Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, estimées à 303,8 milliards de barils en 2024, selon les données de l’OPEP. Si l’intervention américaine est principalement présentée comme une lutte contre le trafic de drogue, les implications pour la sécurité énergétique mondiale sont considérables.
“Ce n’est pas seulement une question de barils de pétrole”, explique Anna Kuteleva, auteure de China’s Energy Security and Relations with Petrostates, “c’est une question de pouvoir et d’autorité. En revendiquant le droit de superviser les revenus pétroliers vénézuéliens, les États-Unis affirment leur capacité à définir ce qui constitue un échange d’énergie légitime.”
La Chine, un partenaire fragilisé
Pour la Chine, l’intervention américaine représente un revers stratégique. Pékin avait cultivé le Venezuela comme un “partenariat stratégique tout temps”, investissant massivement dans le pays et en devenant un important créancier. La capture de Maduro, survenue peu après une visite de hauts responsables chinois à Caracas, est perçue comme une humiliation et une démonstration de la puissance américaine.
Bien que le Venezuela ne représente qu’environ 4% des importations de pétrole brut de la Chine, soit environ 395 000 barils par jour en 2025, selon les données de Kpler citées par le Financial Times, l’impact symbolique est important. La Chine dépend de sources d’approvisionnement sous sanctions, notamment l’Iran et la Russie, pour environ 20% de ses importations de pétrole brut, et les raffineries indépendantes chinoises, qui représentent un quart de la capacité de raffinage du pays, sont particulièrement vulnérables.
La Chine a réagi avec véhémence, accusant Washington de “pensée hégémonique” et de “harcèlement”, et de violation de la souveraineté vénézuélienne. Ces déclarations, relayées par le Global Times, témoignent d’une tentative de Pékin de reprendre le contrôle narratif et de redéfinir l’intervention américaine comme une violation des normes internationales.
[Image d’une carte du Venezuela avec les principales routes d’approvisionnement pétrolier vers la Chine et la Russie, avec une légende indiquant les volumes et les pourcentages. Source : Financial Times]
La Russie, un allié déstabilisé
La Russie, autre allié clé de Maduro, voit également ses intérêts menacés. Moscou considérait le Venezuela comme un moyen de projeter son influence dans la “cour arrière” des États-Unis et de défier l’hégémonie américaine. Bien que les investissements russes au Venezuela aient diminué ces dernières années, notamment après la vente des actifs de Rosneft en 2020, le pays restait un élément clé de la stratégie de Moscou visant à contourner les sanctions occidentales.
L’intervention américaine a mis à nu les limites de la capacité de la Russie à protéger ses partenaires et a révélé la fragilité de son “contre-système financier” mis en place pour faciliter le commerce avec le Venezuela et d’autres pays sous sanctions. Le suivi par les États-Unis d’un pétrolier lié au Venezuela, à la Russie et à l’Iran, naviguant sous de faux pavillons, illustre les efforts américains pour perturber ces réseaux informels.
Dmitry Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, a même affirmé que l’opération américaine au Venezuela “justifie” les actions de la Russie en Ukraine, soulignant la profondeur de la crise de confiance entre Moscou et Washington.
Une nouvelle stratification de l’ordre énergétique mondial
L’intervention américaine au Venezuela marque un tournant dans la sécurité énergétique mondiale, selon de nombreux analystes. Elle révèle une tendance croissante à la stratification de l’ordre énergétique, avec les États-Unis et leurs alliés se positionnant comme les “faiseurs de règles”, les pays importateurs comme les “suiveurs de règles” et les pays comme la Russie, l’Iran et le Venezuela comme les “contourneurs de règles”.
La Chine se trouve dans une position délicate, oscillant entre sa puissance économique et sa dépendance institutionnelle vis-à-vis des États-Unis. L’intervention américaine a mis en évidence la vulnérabilité de ses raffineries indépendantes et a transformé la sécurité énergétique chinoise d’une question de diversification et d’accès au marché à une question de hiérarchie et de permission politique.
L’avenir de l’énergie mondiale est désormais façonné non seulement par l’offre et la demande, mais aussi par la capacité des États-Unis à exercer un contrôle coercitif sur les flux d’énergie et à redéfinir les règles du jeu. L’intervention au Venezuela est un avertissement clair : le pouvoir matériel seul ne suffit pas, il faut aussi un contrôle normatif sur la légalité.
