Tiffany Tavernier: Comme un avion sans elle

Une femme marche avec confiance dans les couloirs de Roissy, tirant sa valise d'un terminal à l'autre, observant les heures de départ, échangeant quelques mots avec des voyageurs en transit. Pour la voir, vêtue de chaussures et vêtue d'une jupe assortie à un chemisier en soie, personne n'imaginerait le supplice qui l'assaille. Ni l'errance qui est la sienne. Cette femme est un "indétectable", un sans-abri qui n'a pas l'apparence, qui se fond dans la foule des voyageurs pressés et, le soir, gagne les sous-sols ou le grenier pour passer la nuit. A ses yeux, Roissy est une bulle, une tanière, elle ne peut pas envisager de vivre ailleurs, l'extérieur est trop effrayant. Cette femme est l'héroïne de Roissy, le nouveau roman de Tiffany Tavernier, qui nous embarque pour une promenade ininterrompue dans les couloirs et les entrailles de l'aéroport. "J'ai eu l’idée de ce roman en lisant un article. Nous avions trouvé dans un aéroport une femme de 35 à 40 ans, SDF. Quand on lui a demandé combien de temps elle y habitait, elle avait répondu" toute ma vie ".
Menus larcins. Pour en savoir plus, l'auteur a longuement erré à Roissy, assise de temps en temps sur un banc, pensant aux pensées qui la traverseraient, aux sensations qu'elle ressentirait si elle était indétectable. Les affaires d'autant plus difficiles que son héroïne a perdu la mémoire. "Avant d’échouer ici, tout n’est pas clair. Je me réveille dans une chambre, incapable de me rappeler qui je suis, écrit Tiffany Tavernier. Les flics me questionnent, mais peut-être les médecins. […] Ma tête me lance Après, je ne sais plus. Il pleut, je frissonne. Puis j'atterris ici, où je suis pris pour un voyageur. C'était il y a environ huit mois. "Huit mois de petits délits, un sac vidé dans les toilettes, dont elle ne gardera que l'argent; huit mois pour aller à Hambourg, Londres ou Dubaï, un New Herald Tribune arraché d'une poubelle sous le bras; huit mois pour aller à attendre devant les arrivées du vol AF 445 de Rio en mémoire des "228 personnes qui, par ce même vol, ont trouvé la mort dans la nuit du 30 mai entre 23 h 10 et 23 h 14, au-dessus de l'Atlantique Océan, miles et miles de toutes les terres et plus de la moitié des corps n'ont pas été récupérés. Les passagers disparus à qui elle identifie, elle qui est tombée quelque huit mois plus tôt, "une chute fracassante dont je suis sorti autre".
Amoureux du passage. Que ressentons-nous quand nous n'avons plus de mémoire ou d'identité? C'est aussi la quête de ce roman. Tout est vécu dans le moment présent, tout passe par le sentiment. "C’est ce que nous devrions tous faire, cesser de parler, ne plus être une masse d’émotions, c’est un état d’énormité", dit Tavernier. Mais cet état a un temps. Des flashs de mémoire vont rapidement attaquer les indétectables. Des bouffées qui se brisent à chaque fois. Elle est convaincue d'avoir commis le mal, peut-être même tué. Et le roman prend l'apparence d'un crime, qui l'a tué et pourquoi? Et son amant, Vlad, qui a construit un abri dans le sous-sol, quelle tragédie tente-t-il de fuir? Dans ce monde grouillant qu'est l'aéroport, où l'on ne fait jamais ça, certains cachent leur solitude et leurs cauchemars, c'est aussi Roissy.
Au fur et à mesure que ses souvenirs se déroulent, l'héroïne fait une rencontre qui peut tout changer. Dans la lignée de ceux qui attendent les passagers du vol Rio-Paris, elle traverse le regard d'un homme qui l'observe. D'abord effrayé – est-il un flic, un détective? aurait-elle été démasquée? – l'inconnu deviendra un repère. Lui aussi est patient avec chaque arrivée de Rio-Paris, comme s'il attendait toujours quelqu'un. Qu'il soit parti un jour et panique. Laissez-le s'approcher et elle fond. Il essaie d'oublier son passé, elle essaie de le retrouver. Leur rencontre va briser leur solitude, c'est le fil rouge qui va le ramener progressivement à la vie. "Ce rendez-vous, tous les matins à dix heures du matin devant les arrivées des portes, comme si on était d'accord là-dessus, ou non, à peine un" demain ", murmura-t-il avec les lèvres. on les rencontre tous, nos vies imaginées, brodées: valises perdues à Jakarta, baptême à Washington. "Le roman se termine bien, ouf, il était attaché à cet être de chair sans mémoire. "Pour moi, il fallait que cela s'ouvre, que les fenêtres de l'aéroport se brisent, que nous sortions de cette bulle", explique Fanny Tavernier. Parlant d'elle-même, fille de Colo et Bertrand Tavernier, qui a beaucoup voyagé, fait mille choses avant de se sentir réellement écrivain, elle dit: "Et maintenant je suis ici, hors de l'aéroport."

Alexandra Schwartzbrod

Tiffany Tavernier Roissy
Sabine Wespieser, 279 pp, 21 €.

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