Le Maroc et l’Union européenne ont scellé mardi 2 juin 2026 à Rabat un partenariat historique de 3,7 milliards de dirhams (348 millions d’euros) pour transformer la gestion de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale face à des sécheresses récurrentes et au changement climatique. Ce programme, le plus ambitieux jamais signé avec Bruxelles, combine subventions, prêts concessionnels et expertise technique pour moderniser les infrastructures, préserver les nappes phréatiques et étendre l’accès à l’eau potable dans les zones rurales. Une initiative qui place le Maroc en tête des pays africains dans la lutte contre la pénurie hydrique.
L’accord, signé lors d’une cérémonie présidée par le roi Mohammed VI et le président de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’inscrit dans le cadre du Partenariat euro-africain pour l’eau, lancé en 2025 pour mobiliser 10 milliards d’euros sur cinq ans. Selon un communiqué conjoint, le Maroc bénéficiera de 200 millions d’euros de subventions directes, 120 millions d’euros de prêts à taux zéro et 28 millions d’euros d’appui technique, le solde étant couvert par des financements nationaux et des prêts concessionnels.
Le texte officiel, consulté par Jeune Afrique, précise que les fonds seront alloués selon un calendrier strict : 40 % dès 2026 pour des projets urgents (réhabilitation des barrages, désalinisation), 35 % en 2027 pour l’extension des réseaux de distribution, et 25 % en 2028 pour la recherche et l’innovation. Une clause de performance lie le déblocage des fonds à des indicateurs précis, comme la réduction de 15 % des pertes en eau (actuellement estimées à 30 % du volume distribué) et l’augmentation de 20 % de la couverture en eau potable dans les zones rurales.
Un plan de 3,7 milliards pour une crise qui ne date pas d’hier
Les chiffres sont accablants : depuis 2017, le Maroc traverse une sécheresse structurelle, aggravée par une demande en eau en hausse de 40 % depuis 2020, selon les données du ministère de l’Équipement et de l’Eau. Avec seulement 760 mètres cubes d’eau renouvelable par habitant et par an (contre 1 700 en moyenne mondiale), le pays se situe déjà en situation de stress hydrique. Medias24 rappelle que cette crise a poussé Rabat à accélérer son Plan national de l’eau, lancé en 2020 et prolongé jusqu’en 2027, avec un budget initial de 120 milliards de dirhams (11,3 milliards d’euros).

Les rapports internes du ministère, obtenus par Le Desk, révèlent que six des sept bassins hydrauliques du Maroc sont en déficit chronique, avec des nappes phréatiques qui s’épuisent à un rythme alarmant. Dans la région de Doukkala-Abda, par exemple, le niveau des nappes a chuté de 40 % depuis 2020, forçant des restrictions d’irrigation pour les agriculteurs, dont les revenus représentent 15 % du PIB national. « Nous sommes à un tournant. Sans action immédiate, le secteur agricole, qui emploie 35 % de la population active, pourrait s’effondrer d’ici 2030 », a averti Driss Chraïbi, directeur général de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), lors d’une audition parlementaire le 15 mai 2026.
Le nouveau programme européen s’inscrit dans cette continuité, mais avec une dimension inédite : l’« Équipe Europe », une approche coordonnée entre l’UE, la France, l’Allemagne et l’Italie. Parmi les acteurs clés, l’Agence française de développement (AFD) joue un rôle central en tant que chef de file du financement, tandis que la KfW allemande et la Cassa Depositi e Prestiti (CDP) italienne apportent des prêts concessionnels. Le360 souligne que cette collaboration s’appuie sur un milliard d’euros déjà investis par la France depuis 2024, faisant de ce partenariat un pilier de la coopération franco-marocaine.
« Pour le Maroc, l’eau constitue un héritage à préserver pour les générations futures et un enjeu de souveraineté porté au plus haut niveau de l’État. »
— Nizar Baraka, ministre de l’Équipement et de l’Eau, 2 juin 2026 (cérémonie de signature)
Derrière cette déclaration solennelle se cache une stratégie de résilience hydrique qui place le Maroc en position de leader régional. Selon un document de travail du ministère, consulté par Medi1M, le pays mise sur trois piliers : la désalinisation (avec un projet pilote à Dakhla financé à hauteur de 50 millions d’euros), la réutilisation des eaux usées (objectif : traiter 60 % des eaux usées d’ici 2030, contre 30 % aujourd’hui) et la gestion intégrée des bassins versants. « Nous ne pouvons plus dépendre uniquement des barrages. Il faut repenser l’ensemble du cycle de l’eau », a déclaré Abdeladim Lhafi, secrétaire général du ministère, lors d’une conférence à Casablanca le 28 mai 2026.
Les détails techniques du partenariat, révélés par Les Échos, montrent que 45 % des fonds seront consacrés à la modernisation des infrastructures, dont la réhabilitation des barrages de Al Massira (capacité de 2,7 milliards de m³) et M’Déa (1,3 milliard de m³). Un appel d’offres pour la construction de deux nouvelles stations de dessalement sur la côte atlantique, près de Agadir et Essaouira, a été lancé en mai 2026 avec un budget de 100 millions d’euros, financé à parts égales par l’UE et l’ONEE.
La dimension sociale du programme est tout aussi cruciale. Selon un rapport de la Banque mondiale, publié en avril 2026, 1,5 million de Marocains (soit 4,5 % de la population) n’ont toujours pas accès à une source d’eau potable fiable. Le partenariat européen prévoit d’étendre les réseaux dans 120 communes rurales prioritaires, dont Tata (région de Souss-Massa) et Berkane (région de L’Oriental), où des pénuries ont provoqué des tensions sociales en 2025. « L’eau n’est pas seulement une question technique, c’est une question de justice sociale », a souligné Fatima Tabaamrant, présidente de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), lors d’une audition au Parlement.
Les réactions des acteurs locaux sont mitigées. Les collectivités territoriales, représentées par l’Association des présidents des conseils régionaux, saluent l’ampleur du financement mais dénoncent un manque de consultation préalable. « Nous avions proposé des projets spécifiques pour nos régions, mais ils n’ont pas été intégrés dans ce partenariat », a déclaré Mohamed Sadiki, président du conseil régional de Fès-Meknès, lors d’une conférence de presse le 3 juin 2026. À l’inverse, les syndicats agricoles, regroupés au sein de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), se disent « enfin entendus » après des années de négociations. « Ce partenariat va permettre de stabiliser les prix de l’eau pour les agriculteurs et d’éviter des crises comme celle de 2025, où 20 000 hectares ont été abandonnés faute d’irrigation », a déclaré Driss Debbarh, président de la CGEM, dans une interview à Telquel.
Côté européen, les partenaires insistent sur la dimension géopolitique du projet. Dans une déclaration conjointe, la Commission européenne et les États membres soulignent que ce partenariat s’inscrit dans la stratégie de sécurité hydrique de l’UE, lancée en 2025 pour anticiper les crises liées au changement climatique. « Le Maroc est un partenaire clé pour l’Europe, non seulement pour ses ressources en eau, mais aussi pour son rôle de hub dans la région », a déclaré Olivia Krämer, directrice générale de la coopération internationale à la Commission européenne, lors d’une visioconférence avec des diplomates marocains le 1er juin 2026.
Les défis restent cependant immenses. Un audit interne de l’ONEE, révélé par Le Matin, met en garde contre les retards dans la mise en œuvre des projets et les risques de corruption dans l’attribution des marchés publics. « Nous devons veiller à ce que ces fonds ne servent pas à nourrir des réseaux clientélistes », a averti Mohamed Ait Taleb, président de la Cour des comptes du Maroc, lors d’une session parlementaire le 29 mai 2026. Par ailleurs, des ONG environnementales, comme Greenpeace Maroc, critiquent l’absence de consultation des populations locales et le manque de transparence sur les impacts environnementaux des projets de désalinisation.
« Ce partenariat est une avancée, mais il ne doit pas servir de paravent à une gestion opaque des ressources. Les Marocains doivent savoir où va chaque dirham. »
— Yassine Baddou, responsable du programme eau chez Greenpeace Maroc, 3 juin 2026
Sur le plan juridique, l’accord prévoit un mécanisme de suivi indépendant, confié à un comité composé de représentants du ministère marocain, de la Commission européenne et de la Cour des comptes européenne. Ce comité devra publier des rapports semestriels sur l’utilisation des fonds. « Nous avons insisté pour que ce partenariat soit transparent, car il s’agit de deniers publics », a déclaré Didier Reynders, commissaire européen à la Justice, lors d’une rencontre avec des journalistes à Bruxelles le 1er juin 2026.
Enfin, les experts s’accordent sur un point : ce partenariat ne suffira pas à lui seul. Selon Dr. Hicham El Alaoui, climatologue à l’Institut royal marocain de la météorologie, « même avec ces investissements, le Maroc devra faire face à des sécheresses plus intenses dans les décennies à venir. La solution passe aussi par une réduction de la consommation, une meilleure gestion agricole et une politique de reboisement ambitieuse. » Dans un rapport publié en mai 2026, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que le Maroc pourrait perdre jusqu’à 30 % de ses terres arables d’ici 2050 sans une transition accélérée vers des pratiques agricoles durables.
Pour l’instant, les autorités marocaines et européennes se veulent optimistes. « Ce partenariat marque un tournant. Pour la première fois, nous avons une approche coordonnée et des moyens à la hauteur des défis », a déclaré Ursula von der Leyen lors de sa visite à Rabat. Reste à savoir si cette mobilisation inédite suffira à éviter une crise humanitaire dans les années à venir.





