Une découverte scientifique récente bouleverse notre compréhension des répulsifs contre les moustiques : des chercheurs ont démontré que le DEET, substance active la plus utilisée au monde pour éloigner ces insectes vecteurs de maladies comme la dengue ou le chikungunya, pourrait, dans certaines conditions, les attirer au lieu de les repousser. Publiée fin mai dans le Journal of Experimental Biology, cette étude menée par des équipes tourangelles et américaines révèle un mécanisme d’apprentissage associatif chez les moustiques Aedes aegypti, capable de transformer un répulsif en signal d’appel pour un repas sanguin.
Un mécanisme d’apprentissage insoupçonné
Jusqu’à présent, la science considérait que l’efficacité du DEET reposait uniquement sur des propriétés chimiques immuables : masquer les odeurs humaines, créer un goût amer, ou bloquer les récepteurs olfactifs des moustiques. Mais les travaux de l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte (IRBI), unité mixte du CNRS et de l’Université de Tours, ont révélé un phénomène bien plus complexe. Les chercheurs ont observé que les moustiques Aedes aegypti – responsables de la transmission de la dengue, du virus Zika, du chikungunya et de la fièvre jaune – étaient capables d’apprendre à associer l’odeur du DEET à une source de nourriture.


Pour parvenir à cette conclusion, les scientifiques ont soumis des moustiques à une série d’expériences en laboratoire. Les insectes étaient d’abord nourris avec du sang chaud, puis exposés à l’odeur du répulsif. Après trois répétitions de ce protocole, plus de 60 % des moustiques tentaient de piquer lorsqu’ils étaient ensuite exposés uniquement à l’odeur du DEET. Ce phénomène d’apprentissage associatif, similaire au conditionnement pavlovien, montre que les moustiques peuvent modifier leur comportement en fonction de leurs expériences passées.
« Nous savions que si les moustiques étaient exposés de manière répétée au DEET, son efficacité en tant que répulsif diminuait, mais le fait qu’il puisse devenir attractif n’avait jamais été testé auparavant », explique Claudio Lazzari, enseignant-chercheur à l’Université de Tours et coauteur de l’étude. Cette découverte, publiée le 28 mai, ouvre une nouvelle piste de recherche sur les mécanismes comportementaux des insectes.
Les implications pour la santé publique
Cette découverte soulève des questions majeures pour la santé publique, notamment dans les régions tropicales où les maladies vectorielles représentent une menace constante. Le DEET, inventé en 1946 par un chimiste américain, reste le répulsif le plus efficace contre les moustiques. Cependant, cette nouvelle compréhension de leur comportement pourrait expliquer pourquoi certaines personnes, malgré l’application de répulsifs, se font piquer plus fréquemment.
Le problème se pose particulièrement lorsque la concentration de DEET sur la peau diminue avec le temps. Selon les chercheurs, plusieurs heures après son application, le produit perd progressivement son efficacité répulsive, mais son odeur persiste à un niveau détectable. C’est à ce moment-là que les moustiques, ayant appris à associer cette odeur à une source de nourriture, deviennent plus agressifs.
« Les moustiques sont très intelligents et peuvent déjouer certains de nos outils de défense. Le DEET est une molécule que le cerveau des moustiques peut interpréter, et les insectes peuvent apprendre à l’apprécier », précise Clément Vinauger, professeur agrégé du département de biochimie à Virginia Tech et coauteur de l’étude. Cette capacité d’adaptation pourrait expliquer pourquoi, dans certaines zones, les taux de transmission de maladies comme la dengue ou le chikungunya persistent malgré l’utilisation massive de répulsifs.
Quels risques pour les populations?
Les chercheurs soulignent que cette découverte ne remet pas en cause l’efficacité globale du DEET, qui reste le répulsif le plus utilisé et le plus efficace contre les moustiques. Cependant, elle invite à une utilisation plus réfléchie de ce produit. L’étude suggère que l’application répétée et prolongée de DEET pourrait, à terme, réduire son efficacité et même attirer les moustiques.

Cette découverte pourrait également avoir des conséquences sur les stratégies de lutte contre les maladies vectorielles. Les autorités sanitaires pourraient être amenées à revoir leurs recommandations d’utilisation des répulsifs, notamment dans les zones à haut risque. Par exemple, l’OMS recommande actuellement l’application de DEET deux fois par jour dans les régions où la dengue est endémique. Cette pratique pourrait-elle, à long terme, favoriser l’adaptation des moustiques?
Les chercheurs appellent à poursuivre les investigations pour mieux comprendre ce mécanisme et développer de nouvelles stratégies de protection. Parmi les pistes envisagées : l’utilisation de répulsifs combinés à des odeurs neutres, ou le développement de molécules qui ne pourraient pas être associées à une récompense alimentaire par les moustiques.
Que faire concrètement pour se protéger?
En attendant d’éventuelles alternatives, les experts recommandent de maintenir les bonnes pratiques d’utilisation des répulsifs. Voici les conseils à suivre pour maximiser leur efficacité et minimiser les risques de conditionnement des moustiques :
- Appliquer le DEET de manière ciblée : privilégier les zones exposées (bras, jambes, nuque) plutôt qu’une application généreuse sur tout le corps.
- Éviter les applications répétées : respecter les intervalles recommandés (toutes les 4 à 6 heures) plutôt que de réappliquer systématiquement.
- Varier les produits : alterner entre DEET et autres répulsifs naturels (comme l’huile de citronnelle ou l’icaridine) pour limiter l’exposition prolongée à une seule molécule.
- Compléter avec des mesures physiques : utiliser des moustiquaires, porter des vêtements longs et clairs, et éliminer les eaux stagnantes pour réduire les populations de moustiques.
- Surveiller les signes d’infection : en cas de piqûres répétées malgré l’utilisation de répulsifs, consulter un médecin pour évaluer les risques de transmission de maladies.
Cette découverte rappelle que la lutte contre les maladies vectorielles nécessite une approche multidimensionnelle, combinant prévention individuelle, surveillance épidémiologique et recherche scientifique. Alors que les moustiques continuent de s’adapter à nos méthodes de défense, les scientifiques doivent innover pour rester un pas devant ces insectes redoutables.
Pour les voyageurs ou les populations vivant dans les zones à risque, cette étude est un rappel important : les répulsifs restent un outil essentiel de protection, mais leur utilisation doit être optimisée pour éviter de favoriser l’adaptation des moustiques. En attendant de nouvelles solutions, la vigilance et les bonnes pratiques restent les meilleures armes contre ces insectes vecteurs de maladies.
