Secrets d’État : La CIA a expérimenté le contrôle mental sur des prisonniers de guerre coréens
Des documents récemment déclassifiés révèlent l’ampleur des expérimentations de la CIA sur des prisonniers de guerre nord-coréens dans les années 1950, confirmant des soupçons longtemps restés dans la sphère littéraire et journalistique.
L’histoire de la Guerre de Corée est souvent qualifiée de « guerre oubliée ». Cependant, pour un groupe de prisonniers de guerre, cet oubli était orchestré. Entre décembre 2024 et avril 2025, les archives du National Security Archive ont rendu publics plus de 1 200 documents essentiels intitulés « CIA and the Behavioral Sciences: Mind Control, Drug Experiments and MK-ULTRA ». Ces dossiers confirment pour la première fois que des prisonniers de guerre coréens, sous tutelle américaine, ont servi de cobayes aux prémices du programme MK-ULTRA.
Au-delà du mythe : la réalité du Projet Bluebird
Si le grand public associe MK-ULTRA aux dosages de LSD et à la torture, les documents révèlent que tout a commencé avec le Projet Bluebird. Dès avril 1950, un mémorandum adressé au directeur de la CIA, Roscoe H. Hillenkoetter, traçait les contours d’un programme dont le secret devait être « restreint au nombre minimum absolu de personnes ».

L’objectif était sans ambiguïté : parvenir à « contrôler un individu au point qu’il obéisse à nos ordres contre sa volonté et même contre les lois fondamentales de la nature, comme l’instinct de conservation ».
En octobre 1950, 25 prisonniers de guerre nord-coréens ont été sélectionnés pour subir des techniques d’interrogatoire « avancées ». Ces expériences, menées notamment au Japon, utilisaient des équipes spécialisées composées d’un psychiatre, d’un hypnotiseur et d’un technicien en polygraphie.
Un arsenal technologique et chimique terrifiant
Le budget alloué à ces opérations, s’élevant à 65 515 dollars (dont 18 000 dollars pour le transport), finançait un équipement surgical et technologique troublant. Les archives mentionnent :

- L’utilisation de polygraphies et d’hypnose à des fins de « contrôle de la personnalité ».
- L’acquisition de « hyposprays », des dispositifs d’injection à jet conçus pour administrer des sédatifs à l’insu du sujet.
- L’étude de dispositifs comme le pistolet allemand « Scheintot » (apparence de la mort) et des crayons à gaz lacrymogène.
L’ambition de la CIA ne s’arrêtait pas à l’interrogatoire. Les documents révèlent des questionnements glaçants sur la capacité de l’agence à forcer un individu à agir contre ses principes moraux, ou même à programmer un sujet pour « faire s’écraser un avion ou dérailler un train » en l’espace de quelques heures.
Le mensonge fondateur : le spectre du « Candidat Mandchourie »
Pendant des décennies, la CIA a justifié ces recherches par une nécessité défensive. Le récit officiel affirmait que les troupes américaines revenaient de Corée « brainwashées » (lavées du cerveau) par les Chinois et les Nord-Coréens. Ce mythe a été alimenté par des films narrés par Ronald Reagan et popularisé par le thriller The Manchurian Candidate de Richard Condon.

Pourtant, les documents déclassifiés et les témoignages internes brisent ce récit. En 1983, Sidney Gottlieb, le chimiste qui dirigeait MK-ULTRA, a admis sous serment qu’aucune preuve n’avait été trouvée indiquant que des prisonniers de guerre américains avaient été soumis à l’hypnose induite par des drogues. Un mémo de 1952 adressé à Allen Dulles confirmait déjà ce manque de preuves, tout en soulignant que la CIA refusait d’accepter cette absence de preuves comme une preuve d’inexistence.
Une arme politique contre le communisme
L’enjeu n’était pas seulement militaire, mais idéologique. Des réunions entre les services de renseignement américains, britanniques et canadiens montrent que la CIA cherchait des moyens de « combattre le communisme », de « vendre la démocratie » et d’empêcher l’infiltration communiste dans les syndicats, en étudiant les facteurs psychologiques qui poussent l’esprit humain à accepter certaines croyances politiques.

L’utilisation de combinaisons de drogues, comme le sodium amytal (dépresseur) et la benzedrine (stimulant), visait à induire une amnésie totale, permettant ainsi d’effacer les faits et les souvenirs.
Ces révélations transforment notre compréhension de la Guerre de Corée. Elles démontrent que l’effacement de l’histoire n’est pas toujours accidentel, mais peut être le résultat d’une stratégie coordonnée pour masquer des crimes d’État commis au nom de la sécurité nationale.
