Salon du livre: Pourquoi les comptes Instagram se terminent par des livres

LITTERATURE – Le salon du livre 2019, renommé Livre Paris, ouvre ses portes du 15 au 18 mars à la Porte de Versailles. Après un zoom sur la programmation BD ambitieuse de cette 39e édition, nous nous sommes intéressés à la tendance des publications inspirées par les comptes Instagram. Entre les vrais lecteurs et ces nouveaux modes d’écriture et le coup de marketing des éditeurs, pourquoi nos échanges virtuels se retrouvent-ils dans des livres?

Vous n'avez certainement pas manqué le phénomène "Lonely Loves". Ce compte Instagram, suivi de plus de 400 000 personnes, publie tous les jours des messages d'amour échangés depuis des smartphones, des messages texte ou d'autres applications de messagerie instantanée. Et chaque jour, des milliers d’internautes sont passionnés par ces propos parfois enflammés, souvent romantiques, sans que l’auteur en connaisse ni le résultat.

Tweets et histoires

Le 31 octobre, "Amours solitaires" est devenu un livre publié dans les prestigieuses éditions Albin Michel. Depuis, il a été vendu à quelque 50 000 exemplaires chez des libraires, l'auteur avancé Morgane Ortin HuffPost. Et "Lonely Loves" n’est pas un exemple unique. Le compte Instagram "Ex Relou", qui compte 246 000 abonnés et des milliers de messages amusants et effrayants, a également donné lieu à un support papier paru le 6 février 2019 chez JC Lattès. Avant eux, certains éditeurs avaient déjà publié des recueils de tweets, du critique Bernard Pivot au journaliste Loïc Prigent à travers le poète japonais Ryôichi Wagô.

Et pour transformer des copies d'écran souvent simples en livres, les auteurs font preuve de plus ou moins d'imagination et d'éditorialisation. Martin Bachelard, du compte "Ex Relou", a accompagné l'illustratrice Lucy Macaroni pour imager les dialogues des internautes et créer un petit livre illustré. Morgane Ortin a quant à elle passé près d'un an à construire "un cadavre exquis amoureux pour faire en sorte que les messages se répondent et recréer une histoire narrative", dit-elle. "Je ne voulais pas que mon livre soit juste un best-of, il fallait une autre approche pour justifier le journal", a déclaré l'ancien directeur de la rédaction.

Le roman épistolaire 2.0?

Ces livres inspirés par nos échanges virtuels sont-ils un nouveau genre littéraire? "J'ai un doute clair sur l'émergence d'un genre littéraire fondé simplement sur la transcription d'échanges virtuels", concède Martin Bachelard. HuffPost qui voit simplement dans les projets de son compte Instagram "des occasions de s’amuser". "De plus, l'accueil réservé à certains de ces livres me semble toujours démesuré par rapport à ce que les livres eux-mêmes", ajoute-t-il.

Pour Anne Clerc, médiatrice en littérature jeunesse et jeune adulte, ce serait plutôt une extension du roman épistolaire. "Le genre de correspondance permet l'exposition du sujet tout en restant fidèle à son époque", explique ce spécialiste. "Si les jeunes adultes perdent leur intérêt pour une fiction qui réagit moins à leur vie, ces échanges intimes les touchent profondément."

Morgane Ortin, qui a travaillé à la maison d'édition Les Belles Lettres, est convaincue de "voir le retour d'un ancien genre de littérature d'un temps oublié". "J'ai toujours pensé que la correspondance constituait un point d'accès à la littérature. Peut-être faudrait-il commencer à lire les lettres d'amour de Karl Marx à sa femme pour avoir voulu s'immerger dans" Le capital ", dit l'auteur de "Lonely Loves". Sauf que l'évolution de notre communication signifie qu'aujourd'hui, ces échanges ont lieu sur Twitter, Facebook ou Instagram, et que ces travaux offrent une résistance à l'immédiateté des réseaux sociaux.

Pour Morgane Ortin, ces romans épistolaires 2.0 signent "le virage numérique des maisons d'édition". "Le livre électronique n'a jamais été la révolution de l'industrie du livre, mais trouver d'autres plateformes, en particulier numériques, où naît la poésie, c'est peut-être la vraie révolution", dit-elle. "Instagram est un véritable vecteur d'histoires et ouvre une nouvelle tendance démocratique."

"Surtout une démarche marketing"

Mais Anne Clerc, médiatrice en littérature, est beaucoup moins enthousiaste. "C’est principalement une démarche de marketing des maisons d’édition visant à attirer le public, à assurer un lectorat, ce sont des œuvres à la mode qui souvent ne restent pas longtemps dans les librairies, mais permettent aux éditeurs de se positionner sur des sujets débattus réseaux sociaux ", explique le spécialiste. Comme toutes les industries en crise, les éditeurs ne se tournent plus vers "ce qui est le meilleur, mais ce qui se vend".

En choisissant d'adapter des comptes Instagram tels que "Ex Relou" et "Lonely Lovers" dans des livres, suivis par 246 000 et 425 000 abonnés, les éditeurs garantissent "un minimum de ventes correctes pour des coûts de production limités". Sans oublier que la communication autour de ces œuvres est assurée par leurs auteurs-influenceurs. Imprimé à l'origine à 12 000 exemplaires et classé 13e position du roman le plus vendu en novembre 2018 selon Livres Hebdo"Solitary Loves" a déjà dépassé 50 000 exemplaires, selon son auteur. "Ex Relou", publié le 6 février, a été tiré à 10 000 exemplaires avant d’être réimprimé.

Si voir dans l'industrie dire qu'Instagram est important pour Anne Clerc est une "forme d'aliénation", les deux auteurs interrogés préfèrent détecter une "mutation" du genre. "Il y a beaucoup de grands auteurs qui empêchent la littérature française de ronronner, de tourner en rond et de bousculer le classement des ventes de livres tenu par Musso et d'autres", explique Martin Bachelard. Et pour conclure: "Ce qui est certain, c’est que notre génération souhaite lire de nouvelles choses, aussi bien dans les thèmes abordés dans les styles d’écriture!"

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