Rothschild & Epstein : Les liens troubles d’une banque privée suisse et d’un financier déchu
Genève – À la fin de 2015, Edmond de Rothschild Group, pilier de la banque privée suisse et branche de la célèbre dynastie, était au bord d’un accord de plusieurs millions de dollars avec le Département de la Justice américain. L’accusation : avoir aidé des citoyens américains fortunés à dissimuler leurs avoirs à l’étranger. Dans les coulisses, Ariane de Rothschild, alors directrice générale du groupe, a fait appel à un duo improbable pour mener à bien cette négociation délicate : Jeffrey Epstein, le financier aujourd’hui tristement célèbre pour ses crimes sexuels, et Kathy Ruemmler, une avocate influente qu’Epstein lui avait présentée.
Les échanges de courriels entre Ariane de Rothschild et Epstein, révélés récemment dans le cadre des procédures judiciaires, dressent le portrait d’une relation bien plus étroite qu’elle ne l’a initialement admise. “45 mio [millions] ?”, demandait de Rothschild à Epstein en décembre 2015. La réponse d’Epstein était pragmatique : avec 10 millions de dollars pour les honoraires des avocats et 25 millions pour lui-même, “je pense que vous trouverez que… tout est inférieur à 80, ce qui est plutôt bien”. Quelques jours plus tard, le Département de la Justice annonçait un accord de 45 millions de dollars avec Edmond de Rothschild.
Ce rôle central – et lucratif – d’Epstein dans l’accord avec le DoJ n’est qu’un exemple des liens profonds qu’il a tissés avec la baronne de Rothschild. Mariée dans la famille, elle dirigeait depuis 2015 un groupe financier qui comptait, en 2024, 184 milliards de francs suisses d’actifs sous gestion. Au-delà de cette transaction spécifique, Epstein est devenu un confident personnel et un conseiller commercial clé, bénéficiant d’une position d’influence privilégiée au cœur d’une des familles bancaires les plus puissantes d’Europe.
“Je sais que la baronne Ariane de Rothschild est TRÈS importante”, écrivait en 2014 l’assistante d’Epstein, Lesley Groff, soulignant l’importance accordée à cette relation.
Une crise et une prise de pouvoir
L’arrivée d’Ariane de Rothschild à la tête du groupe en 2015 s’est faite dans un contexte de crise. Benjamin de Rothschild, son mari, avait cédé le contrôle opérationnel de la banque à sa femme, alors que l’institution était confrontée à la pression du DoJ et à une restructuration interne. Ariane de Rothschild a affirmé plus tard au Financial Times qu’elle n’avait pas l’intention de devenir directrice générale, mais qu’elle avait accepté le poste pour démontrer l’engagement de la famille en tant qu’actionnaire.
Pourtant, elle avait discuté de cette évolution avec Epstein en amont. “J’ai eu une longue conversation avec lui [Benjamin]. Il accepte : quitter les conseils d’administration de toutes les filiales et rester au Holding, Genève, Paris, moi en tant que PDG par intérim avec un comité stratégique”, écrivait-elle en décembre 2014, quelques semaines avant l’annonce officielle. La réponse d’Epstein était laconique : “Bien. Prochaine discussion : planification successorale.”
Les courriels et messages échangés entre les deux révèlent une relation basée sur la confiance et la sollicitation de conseils. En février 2015, Ariane de Rothschild confiait à Epstein son angoisse face à ses nouvelles responsabilités : “J’ai très peur de ne pas être à la hauteur.” Epstein lui répondait avec une assurance rassurante : “Vous n’avez jamais à vous cacher de moi. Je peux écouter et conseiller, ou simplement écouter. Il n’y a rien que vous puissiez me dire qui me choque.”
Au-delà de la crise : conseils, cadeaux et projets ambitieux
La relation s’est poursuivie pendant six ans, jusqu’à l’arrestation d’Epstein en 2019. Durant cette période, les échanges ont dépassé le cadre professionnel. Des cadeaux, des visites, des dîners, des conseils en matière de style de vie, des contacts pour l’admission de sa fille à l’université, des idées de vacances… Les deux interlocuteurs partageaient des aspects de leur vie quotidienne, allant du banal – Ariane de Rothschild recommandait un “homme de tissu” pour les projets d’ameublement d’Epstein – à l’excentrique, comme une demande d’aide pour l’achat de terres à Cuba.
Ariane de Rothschild n’hésitait pas à transmettre à Epstein des courriels privés de Lord Jacob Rothschild, patriarche de la branche londonienne de la famille, au sujet d’un litige sensible concernant l’utilisation du nom de famille pour les activités bancaires.
Epstein ne s’est pas limité à donner des conseils. Il a également suggéré des stratégies pour consolider le pouvoir d’Ariane de Rothschild, notamment en poussant à une rupture plus nette avec Benjamin de Rothschild, qu’il jugeait “hors de contrôle et dangereux”. Il a même évoqué la possibilité de recourir à des détectives privés pour enquêter sur les problèmes de toxicomanie présumés de Benjamin de Rothschild.
Des ambitions avortées et un héritage trouble
Epstein a également cherché à identifier des opportunités de croissance pour Edmond de Rothschild, en proposant des approches de UBS, de Rockefeller & Co et de Julius Baer. Il a même suggéré de recruter Jes Staley, alors PDG de Barclays, et Kathy Ruemmler, l’avocate qui l’avait présenté à Ariane de Rothschild. Aucune de ces pistes n’a abouti.
En 2016, Epstein a organisé une rencontre entre Edmond de Rothschild et Apollo Global Management, un fonds de capital-investissement américain, dans sa maison de Manhattan. Il envisageait une possible fusion ou une inversion fiscale, mais ces projets n’ont jamais abouti.
En 2023, Ariane de Rothschild a minimisé sa relation avec Epstein, affirmant au Wall Street Journal qu’elle n’avait sollicité ses conseils qu’à “quelques reprises”. Les centaines de courriels et de messages révélés par le DoJ contredisent cette version, témoignant d’une relation beaucoup plus intime et d’une confiance profonde.
L’affaire soulève des questions sur l’éthique et la diligence raisonnable dans le monde de la finance. Elle met également en lumière les réseaux complexes et les alliances parfois troubles qui peuvent se nouer au sommet des institutions financières.
Edmond de Rothschild Group a déclaré que la relation avec Epstein s’inscrivait dans le cadre de ses “fonctions normales” au sein de la banque et qu’il était “compensé pour la fourniture de conseils stratégiques et de soutien au développement commercial global de la banque”. La banque affirme qu’Ariane de Rothschild n’avait aucune connaissance des agissements criminels d’Epstein et qu’elle les condamne fermement.
L’héritage de cette relation trouble continue de planer sur Edmond de Rothschild Group, rappelant les dangers de côtoyer des individus aux mœurs douteuses, même au nom du succès financier.
Intégration potentielle d’une vidéo YouTube analysant les implications légales de l’affaire Epstein
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