Attaque d’une mosquée chiite à Islamabad, le Pakistan, fait craindre une recrudescence des tensions sectaires
ISLAMABAD, Pakistan – Les funérailles des plus de 30 victimes d’un attentat suicide dans une mosquée de Islamabad ont eu lieu samedi, tandis que des analystes mettent en garde contre le risque que cette attaque ne soit le signe d’une tentative plus large d’attiser les tensions sectaires dans le pays.
L’attentat a visé la mosquée Khadija Tul Kubra, un lieu de culte chiite, dans le quartier de Tarlai Kalan, au sud-est d’Islamabad, pendant la prière du vendredi. Au moins 169 personnes ont été transportées à l’hôpital, selon les autorités locales.
Un groupe affilié à l’État islamique (EI) a revendiqué la responsabilité de l’attaque, diffusant sur Telegram une image du kamikaze armé, le visage dissimulé. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré que les gardes de sécurité de la mosquée avaient tenté d’intercepter l’assaillant, qui a ouvert le feu avant de faire exploser ses charges explosives. Il a également affirmé que l’attaquant avait voyagé depuis et vers l’Afghanistan.
Les forces de sécurité pakistanaises ont procédé à plusieurs arrestations, notamment des membres de la famille du kamikaze à Peshawar et Karachi, bien que leur implication dans l’attentat n’ait pas été confirmée.
Un contexte de violence croissante
Cet attentat marque une escalade de la violence à Islamabad, qui avait connu une période de relative accalmie ces dernières années. Il intervient après un attentat similaire visant un tribunal de district en novembre dernier.
Abdul Sayed, analyste basé en Suède spécialisé dans les conflits en Afghanistan et au Pakistan, a souligné que cette attaque est l’opération la plus meurtrière revendiquée par la branche pakistanaise de l’EI, connue sous le nom d’ISPP, depuis sa création en mai 2019. Selon lui, l’ISPP a mené environ 100 attaques depuis sa formation, dont plus des deux tiers se sont déroulées dans la province du Baloutchistan, ciblant notamment les talibans afghans, la police et les forces de sécurité.
Les données du Pak Institute of Peace Studies révèlent une augmentation constante de la violence au Pakistan ces trois dernières années, avec 699 attaques enregistrées en 2025, soit une hausse de 34 % par rapport à l’année précédente.
Accusations envers l’Afghanistan et tensions frontalières
Islamabad accuse régulièrement les talibans afghans, au pouvoir depuis août 2021, de fournir un refuge aux groupes armés qui mènent des attaques sur le territoire pakistanais. Les talibans afghans ont condamné l’attentat de la mosquée et ont nié abriter des combattants anti-pakistanais.
Ces accusations ont conduit à des affrontements frontaliers meurtriers en octobre dernier, qui ont fait des dizaines de victimes et provoqué des évacuations des deux côtés de la frontière. Un rapport des Nations unies a également révélé que les talibans afghans soutiennent le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), responsable de multiples attentats au Pakistan.
Le rapport de l’ONU souligne également des liens entre l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA) et le TTP, ainsi que l’État islamique – Province du Khorasan (ISKP), ce qui indique une convergence d’intérêts entre différents groupes armés.
Récemment, l’armée pakistanaise a mené une opération de sécurité d’une semaine dans la province du Baloutchistan, affirmant avoir tué 216 combattants dans des offensives ciblées en réponse aux attaques du BLA visant à déstabiliser la région.
Des failles sectaires à surveiller
Manzar Zaidi, analyste en sécurité basé à Lahore, met en garde contre une assimilation hâtive de cet attentat à celui du tribunal de l’année dernière. Il souligne que l’attaque de la mosquée est clairement d’ordre sectaire, une dynamique qui s’est intensifiée ces derniers temps.
La communauté chiite représente plus de 20 % de la population pakistanaise, estimée à 250 millions d’habitants. Le pays a connu des épisodes périodiques de violence sectaire, notamment dans le district de Kurram, dans la province du Khyber Pakhtunkhwa, à la frontière avec l’Afghanistan.
Les tensions régionales exacerbent les inquiétudes internes. Zaidi met en garde contre la vigilance nécessaire face aux groupes armés soutenus par l’Iran, compte tenu des tensions géopolitiques actuelles. Il souligne l’importance de surveiller de près la situation dans le district de Kurram, où une escalade pourrait avoir des conséquences désastreuses.
Fahad Nabeel, de Geopolitical Insights, estime que le Pakistan maintiendra une position ferme envers Kaboul, en raison de ce qu’il considère comme un manque d’action de l’Afghanistan contre les groupes armés opérant depuis son territoire. Il prévoit que les autorités pakistanaises partageront les conclusions préliminaires de l’enquête et pointeront du doigt un possible lien afghan.
Nabeel avertit également que la trajectoire ascendante des attentats terroristes observée l’année dernière devrait se poursuivre. Il insiste sur la nécessité de renforcer les efforts pour identifier les réseaux de facilitateurs basés dans les centres urbains, qui soutiennent les groupes militants dans la planification et l’exécution d’attentats.
L’analyste Abdul Sayed souligne que l’étude des ressortissants pakistanais ayant rejoint l’EI et les groupes affiliés révèle que beaucoup proviennent d’organisations sunnites anti-chiites. Il insiste sur l’importance de prendre en compte le rôle de ces éléments sectaires dans la compréhension de ces attentats et de leur impact potentiel sur le recrutement de nouveaux extrémistes.
Une enquête rapide et transparente est essentielle pour éviter que cet attentat ne serve de catalyseur à de nouvelles tensions sectaires, conclut Nabeel. Cependant, il prévient que le risque de ciblage sectaire de faible intensité dans différentes régions du pays demeure élevé.
