Indonésie : Des protestations réprimées dans le cadre d’un vaste projet agricole menaçant les communautés autochtones
MERAUKE, Indonésie – Les forces de police indonésiennes ont violemment réprimé une manifestation pacifique à Merauke, dans la province de Papouasie du Sud, le 25 janvier, en arrêtant, battant et détenant 11 manifestants papous, a dénoncé Human Rights Watch. L’incident met en lumière les tensions croissantes autour du projet agroalimentaire intégré de Merauke, une initiative gouvernementale massive qui suscite des inquiétudes quant aux droits fonciers autochtones et à la déforestation.
Les manifestants, membres du groupe « Voix du peuple catholique de Papouasie », s’étaient rassemblés devant la cathédrale Saint-François-Xavier pour appeler les responsables de l’église à protéger les populations autochtones affectées par le projet. Ils exprimaient également leur désaccord avec le soutien du diocèse de Merauke à l’initiative gouvernementale.
Selon des témoignages recueillis par Human Rights Watch, les policiers ont fait irruption dans la cour de l’église et ont dispersé de force les manifestants, procédant à 11 arrestations. Stenlhy Dambujai, 30 ans, a déclaré avoir été « étranglé et battu » par les agents, tandis que Maria Amote, 24 ans, et Angel Gebze, 22 ans, auraient reçu des coups de bâton à la tête.
Après leur arrestation, les manifestants ont été transférés au poste de police de Merauke, où ils auraient subi de nouvelles violences. Ils ont finalement été libérés sans inculpation après minuit, mais leur avocat, Arnold Anda, du centre d’aide juridique de Merauke, a indiqué que la police avait refusé de justifier légalement leur détention. Dambujai a également affirmé que les policiers avaient saisi son smartphone et supprimé des photos et des vidéos compromettantes.
« Les communautés papoues autochtones ont le droit de protester contre le projet agroalimentaire de Merauke sans craindre d’être battues, arrêtées et emprisonnées », a déclaré Meenakshi Ganguly, directrice adjointe pour l’Asie chez Human Rights Watch. « Les agents des forces de l’ordre et de l’armée qui commettent des abus contre les communautés locales doivent être tenus responsables et punis de manière appropriée. »
Le projet agroalimentaire de Merauke, lancé en 2010 et relancé en 2023 par le président Joko Widodo, vise à convertir près de trois millions d’hectares de forêts et de zones humides en terres agricoles pour la production de riz, de canne à sucre et d’autres cultures, dans le but d’atteindre l’autosuffisance alimentaire nationale. Le président Prabowo Subianto, successeur de Widodo depuis octobre 2024, a accéléré l’expansion du projet, affichant l’ambition de faire de l’Indonésie le « grenier du monde ».
Cependant, le projet est confronté à une opposition croissante de la part des communautés autochtones Malind, Maklew, Yei et Khimaima, qui craignent de perdre leurs terres ancestrales et leurs moyens de subsistance. Selon Human Rights Watch, plus de 40 000 personnes pourraient être affectées par le projet, qui menace également la biodiversité et entraîne une déforestation accrue.
Les communautés autochtones accusent le projet de les déplacer de force, de s’approprier illégalement leurs terres, d’abattre les forêts traditionnelles et d’utiliser l’armée pour réprimer la dissidence. Norton Kamuyen, un habitant de Marind du village de Nakias, a témoigné avoir été contraint de fuir son village en janvier en raison d’un litige foncier. « Nous vivions autrefois en sécurité et sans crainte, libres de chercher de la nourriture dans nos forêts », a-t-il déclaré. « Mais depuis que nous sommes en désaccord avec le projet stratégique national, nous sommes considérés comme opposés au gouvernement. L’armée nous fait peur, alors nous devons quitter nos villages pour trouver la sécurité et protéger nos vies. »
Le gouvernement indonésien affirme que le projet est conforme aux lois et réglementations nationales, y compris celles relatives à la protection des droits des peuples autochtones et de l’environnement. Cependant, des groupes de défense des droits de l’homme, tels que Solidarity for Merauke, soutiennent que le projet a exacerbé les violations des droits de l’homme et les déplacements forcés.
En février, la Communion des Églises en Indonésie, une organisation regroupant 105 dénominations protestantes, a publié une déclaration appelant le gouvernement indonésien à « mettre fin à l’accaparement des terres des Papous autochtones, même au nom de la sécurité alimentaire nationale » et à engager un « dialogue honnête, équitable et digne » avec les communautés autochtones.
En mars 2025, neuf rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont exprimé leur inquiétude dans une lettre, soulignant que les populations autochtones vivant dans 40 villages autour du projet risquaient de perdre leurs moyens de subsistance et leurs droits traditionnels. Ils ont également signalé des violations systématiques des droits de l’homme et de l’environnement, notamment le déni des droits fonciers coutumiers, la déforestation et l’intimidation de la population locale par l’armée.
Le projet agroalimentaire de Merauke est devenu un symbole de la politique nationaliste du gouvernement indonésien, incarnée par le slogan « De Sabang à Merauke », qui souligne l’unité de l’archipel indonésien. Cependant, la répression des protestations autochtones et les préoccupations croissantes concernant les droits fonciers et l’environnement soulèvent des questions sur le coût réel de cette ambition.
[Vidéo YouTube illustrant le slogan “De Sabang à Merauke” : https://www.youtube.com/watch?v=Uvmm6LubrAI]
Ce projet, bien qu’ambitieux, doit trouver un équilibre entre les impératifs de la sécurité alimentaire nationale et le respect des droits et des traditions des communautés autochtones, afin d’éviter de créer des tensions et des injustices durables.
