Inde : Pourquoi le Pays Peine à Reproduire l’Ascension Technologique Chinoise

Malgré d’importants viviers de talents en sciences et technologie, l’Inde peine à reproduire la fulgurante ascension technologique de la Chine. Venkat Raman, professeur à l’IIM Indore, ce décalage réside dans l’absence d’un écosystème coordonné et d’une vision stratégique nationale unifiée.

L’ascendance technologique de la Chine est souvent réduite à tort par les observateurs indiens à des acquisitions de propriété intellectuelle, au protectionnisme commercial ou à des réactions aux sanctions américaines. Pourtant, selon G. Venkat Raman, professeur à l’IIM Indore et diplômé de l’Université de Pékin, cette lecture passe à côté d’une transformation systémique profonde. L’écosystème d’innovation chinois s’appuie sur une coordination étroite entre la planification stratégique de l’État, l’exploration spontanée des entreprises et la recherche universitaire transformée en applications commerciales.

L’État stratège et la domination de la chaîne d’approvisionnement des batteries

L’industrie des batteries de véhicules électriques illustre cette supériorité structurelle. CATL, acteur incontournable de la chaîne d’approvisionnement mondiale, a dévoilé des avancées technologiques majeures, incluant une nouvelle architecture de cellules à forte densité énergétique qui réduit la dépendance au graphite, ainsi que la commercialisation de batteries sodium-ion performantes même par grand froid. Conjuguées aux avancées de BYD, ces deux entreprises contrôlent entre environ 60 % et 70 % de la chaîne d’approvisionnement mondiale des batteries.

Selon les analyses relayées par le professeur Raman, ces réussites ne relèvent pas de l’isolez-ment, mais d’une politique d’ingénierie nationale globale. L’État mobilise capitaux et talents pour briser les monopoles occidentaux, à l’instar de l’industrie des écrans plats, où la part de marché mondiale chinoise est passée de 2004 à 2024 grâce au soutien apporté à des groupes comme TCL et BOE.

Le modèle de la triple hélice et la conversion de la recherche en puissance commerciale

Au cœur de cette dynamique se trouve le modèle de la « triple hélice », qui relie étroitement le gouvernement, le monde académique et l’industrie. Des institutions comme l’Université Tsinghua ou l’Université de Pékin agissent comme des plateformes d’incubation commerciale. Des startups telles que Zhipu AI, née dans les laboratoires de Tsinghua, concurrencent directement OpenAI et illustrent la rapidité du transfert technologique vers le marché.

Ce système est puissamment soutenu par des fonds d’investissement guidés par l’État. Au cours de la dernière décennie, la Chine a ainsi mis en place 2086 fonds de capital-risque à orientation publique représentant un montant total de 7,13 trillion de yuans. En tant que concepteur global de cet écosystème, la Commission nationale du développement et de la réforme orchestre les pôles technologiques régionaux et stimule l’intégration industrielle des universités.

Les freins structurels et l’inertie de l’écosystème d’innovation en Inde

Face à ce modèle, l’Inde présente un paradoxe saisissant. Bien qu’elle dispose de nombreux diplômés en sciences et technologies, d’une solide infrastructure publique numérique et d’un secteur de startups dynamique, son potentiel se trouve entravé par des frictions structurelles. L’investissement en recherche et développement stagne durablement aux alentours du PIB, et la culture du « système D » (jugaad) favorise souvent les solutions temporaires au détriment de l’innovation pérenne.

Les faiblesses en matière de propriété intellectuelle constituent un autre obstacle majeur. En avril 2025, sur 117 entreprises licornes en Inde, 101 ne possédaient aucun brevet, et près des deux tiers des 229 brevets recensés étaient concentrés dans seulement deux entreprises de matériel informatique. En comparaison, les startups chinoises de l’intelligence artificielle représentent à elles seules une part importante des demandes de brevets mondiales dans ce domaine.

Vers des initiatives de défense ciblées et un impératif de souveraineté

Des poches d’excellence émergent toutefois dans le secteur de la défense grâce au cadre d’innovation iDEX (Innovations for Defence Excellence), qui soutient des entreprises spécialisées comme Digantara, Galax Eye, IdeaForge et QNu Labs. Ces initiatives démontrent qu’une gouvernance axée sur des missions précises peut porter des fruits.

Néanmoins, l’Inde doit encore structurer une politique industrielle globale capable de dépasser le stade des simples subventions à la production, telles que le programme d’incitation lié à la production (PLI). Pour l’Inde, la dépendance technologique vis-à-vis des technologies étrangères à bas coût pose un risque stratégique majeur d’érosion de sa souveraineté numérique et industrielle.

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