Jeux vidéo et intelligence artificielle : la mémoire de l’Holocauste à l’ère numérique
NEW YORK – Alors que les survivants de l’Holocauste se font de plus en plus rares, un nouveau front s’ouvre dans la préservation de la mémoire : le monde numérique. Des éducateurs, des chercheurs et des concepteurs se tournent vers des technologies émergentes, des jeux vidéo immersifs à la réalité virtuelle, pour maintenir vivante l’histoire et engager les jeunes générations au-delà des musées et des salles de classe. Mais cette évolution rapide soulève des questions cruciales sur la responsabilité, l’authenticité historique et les risques liés à l’intelligence artificielle.
Le défi n’est plus de savoir si ces technologies doivent être utilisées, mais comment elles le seront, explique la professeure Victoria Grace Richardson-Walden, directrice du Landecker Digital Memory Lab à l’Université du Sussex. “Nous sommes confrontés à un paysage de création de mémoire incroyablement dispersé et diversifié, et plus nous devenons numériques, plus il le devient”, a-t-elle déclaré à UN News. “Il est essentiel de repenser fondamentalement la manière dont la mémoire de l’Holocauste est produite et maintenue à l’ère numérique.”
Briser les tabous : l’Holocauste entre dans le monde du jeu vidéo
Longtemps considéré comme un sujet tabou, l’Holocauste est de plus en plus présent dans l’industrie du jeu vidéo. Cette évolution est portée par une approche basée sur la recherche, qui voit les studios collaborer étroitement avec des historiens, des éducateurs et des archives. Luc Bernard, concepteur du jeu The Light in the Darkness, qui suit le destin d’une famille juive dans la France occupée, est un exemple de cette nouvelle tendance.
“Je ne voulais pas d’une fin hollywoodienne”, confie Bernard. “J’ai choisi de montrer la réalité : la plupart des Juifs pendant l’Holocauste ont été assassinés.” Le jeu, financé en partie par la Claims Conference et META, a trouvé un public bien au-delà des cercles éducatifs traditionnels, avec un âge moyen des joueurs de 35 ans et une forte participation de pays comme l’Arabie saoudite.
Bernard souligne le pouvoir unique des jeux vidéo pour créer une connexion émotionnelle avec l’histoire. “Les gens s’identifient aux personnages, et cela résonne plus en eux que les films sur l’Holocauste. Tout dépend de la manière dont vous le dirigez.”
Des initiatives éphémères et le besoin d’une infrastructure durable
Cependant, la professeure Richardson-Walden met en garde contre les risques liés à la prolifération d’initiatives numériques à court terme. “Sans une collaboration à tous les niveaux, nous gaspillons des ressources, nous dispersons nos moyens humains, financiers et technologiques”, explique-t-elle. Elle souligne que de nombreux projets, des applications aux expositions virtuelles, sont coûteux et deviennent rapidement obsolètes avec les changements de logiciels, entraînant la disparition des données et des connaissances associées.
“C’est tout simplement parti”, déplore-t-elle.
Pour éviter ce gaspillage, Richardson-Walden plaide pour un investissement dans une infrastructure numérique partagée, avec des bases de données alignées, des normes communes et une expertise numérique permanente au sein des institutions de mémoire.
L’illusion d’agence et les dangers de l’IA générative
Une autre préoccupation concerne l’interactivité. Certains craignent que les utilisateurs puissent modifier le récit historique dans ces environnements numériques. Richardson-Walden nuance cette crainte : “Quiconque travaille dans l’industrie du jeu vidéo comprend qu’il s’agit d’une illusion d’agence. Vous ne pouvez pas changer le récit.”
Le véritable danger, selon elle, réside dans la prolifération de l’intelligence artificielle générative. Le contenu lié à l’Holocauste est largement diffusé en ligne, ce qui le rend vulnérable à la monétisation sans considération historique ou éthique.
“Les gens savent que l’Holocauste fonctionne bien en ligne”, explique-t-elle. “C’est un sujet très discuté. Les gens le connaissent, veulent en parler, ce qui est formidable, mais aussi un problème dans ce contexte car cela signifie qu’il peut être monétisé.”
Elle appelle à une adaptation rapide aux avancées technologiques pour éviter que les politiques et les discussions ne soient dépassées par la réalité.
Une responsabilité partagée
La préservation de la mémoire de l’Holocauste à l’ère numérique est une responsabilité partagée, soulignent Bernard et Richardson-Walden. Les entreprises technologiques, les organismes de financement, les gouvernements, les éducateurs et les créateurs doivent travailler ensemble pour développer des approches éthiques et durables.
“Ces conversations se déroulaient autrefois dans des cercles restreints”, observe Richardson-Walden, suite à un débat organisé à l’ONU sur la technologie, la mémoire et l’avenir du souvenir de l’Holocauste. “Aujourd’hui, les forums internationaux, y compris les Nations Unies, ont un rôle important à jouer pour transformer la discussion en action coordonnée.”
Lien vers la discussion de l’ONU : https://webtv.un.org/en/asset/k1y/k1y1xdonj1
L’enjeu est de taille : assurer que la mémoire de l’Holocauste, et les leçons qu’elle porte, perdurent pour les générations futures, dans un monde de plus en plus façonné par la technologie.
