Guinée : une élection truquée consolide le pouvoir militaire, suscitant des craintes pour la démocratie africaine
Conakry, Guinée – L’élection présidentielle de décembre dernier en Guinée, qui a vu le général Mamady Doumbouya remporter un mandat avec 87 % des voix, n’est pas une victoire démocratique, mais plutôt l’aboutissement d’une transition vers un régime autoritaire déguisé en processus électoral. L’analyse des événements pré et post-électoraux révèle une démantèlement systématique de l’opposition, une répression de la presse et une manipulation constitutionnelle visant à consolider le pouvoir de Doumbouya, qui a pris le contrôle du pays par un coup d’État en 2021.
L’ascension de Doumbouya au pouvoir, initialement accueillie avec un certain espoir en raison des promesses de rupture avec la gouvernance controversée de son prédécesseur, Alpha Condé, a rapidement pris une tournure inquiétante. Condé avait lui-même modifié la constitution pour briguer un troisième mandat, suscitant des protestations violentes et des allégations de fraude. Doumbouya, en arrivant au pouvoir, a promis de corriger ces erreurs, mais a fini par adopter des tactiques similaires pour s’assurer un maintien au pouvoir.
Une architecture de l’autocratie en construction
Le processus de consolidation du pouvoir a débuté avec un référendum constitutionnel en avril 2025. Présenté initialement comme une étape vers la fin de la junte militaire, ce référendum a en réalité permis à Doumbouya de renforcer son contrôle. La création d’une nouvelle Direction Générale des Élections, placée sous l’autorité du Ministère de l’Administration Territoriale, a annulé les efforts précédents visant à établir une institution électorale indépendante.
La constitution, rédigée dans l’ombre par le Conseil National de la Transition – un organe législatif nommé par la junte – a été modifiée pour supprimer les garanties contre les présidences à vie, étendre les mandats présidentiels de cinq à sept ans et accorder au président le pouvoir de nommer un tiers des membres du Sénat nouvellement créé. Le référendum de septembre 2025, marqué par un boycott généralisé de l’opposition et un manque d’enthousiasme populaire, a officiellement validé ces changements avec des chiffres officiels de 89 % de soutien pour un taux de participation de 86 %.
Un climat de peur et de répression
La liberté d’expression et de réunion a été brutalement réprimée. Un décret interdisant les manifestations depuis mai 2022 a été utilisé pour justifier la violence des forces de sécurité contre les opposants. Le 6 janvier 2025, des affrontements entre les forces de l’ordre et des manifestants organisés par la coalition Forces Vives de Guinée ont fait au moins trois morts, dont deux enfants.
Parallèlement à la répression physique, le gouvernement a pris des mesures administratives et judiciaires pour éliminer l’opposition politique. Plus de 50 partis politiques ont été dissous en octobre 2024, et des groupes d’opposition majeurs, tels que le Rassemblement du Peuple de Guinée, ont été suspendus en août 2025. Des figures de l’opposition, comme l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, sont en exil, tandis que d’autres, comme Aliou Bah, ont été condamnées à des peines de prison pour des accusations vagues, notamment “insulte” au général Doumbouya.
La liberté de la presse a également été gravement compromise. La Guinée a chuté de 25 places dans l’Indice Mondial de la Liberté de la Presse 2025, enregistrant la plus forte baisse de l’année. Les médias indépendants ont vu leurs licences révoquées et leurs journalistes arrêtés. Ceux qui continuent à exercer leur métier sont contraints à l’autocensure pour éviter de devenir les prochaines cibles.
Un phénomène régional inquiétant
La Guinée n’est pas un cas isolé. Depuis 2020, une vague de coups d’État a déferlé sur l’Afrique, avec des prises de pouvoir militaires au Burkina Faso, au Tchad, au Gabon, en Guinée-Bissau, à Madagascar, au Mali, au Niger et au Soudan. Dans chaque cas, le scénario est similaire : des militaires prennent le pouvoir en promettant de corriger les erreurs du régime précédent, avant de trahir leurs promesses de retour à un régime civil.
La Guinée est le troisième pays de cette vague récente à passer d’une dictature militaire à une autocratie électorale, après le Tchad et le Gabon. Cette tendance soulève des inquiétudes quant à la fragilité de la démocratie en Afrique et à la capacité des acteurs internationaux à y faire face.
Réponse internationale timide
La communauté internationale a réagi avec une relative passivité. Doumbouya a régulièrement ignoré les délais et les sanctions imposées par la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui se vantait autrefois d’une politique de “tolérance zéro” envers les coups d’État, sans subir de conséquences significatives. L’Union Africaine et les Nations Unies ont exprimé des préoccupations rhétoriques, mais leurs avertissements n’ont pas été accompagnés de mesures diplomatiques ou économiques concrètes.
Ce manque de réaction ferme envoie un message dangereux aux aspirants autocrates, tant dans la région qu’ailleurs. Il souligne la nécessité d’une approche plus proactive et coordonnée de la part de la communauté internationale pour soutenir la démocratie et les droits de l’homme en Afrique.
L’avenir de la démocratie en Guinée
Les résultats de l’élection de décembre – 87 % des voix pour un taux de participation de 80 % – ne reflètent pas un véritable mandat populaire, mais plutôt un vide démocratique. En l’absence de médias indépendants pour surveiller le processus et d’une opposition viable autorisée à participer, l’élection n’était qu’une formalité.
Les perspectives d’une véritable démocratie en Guinée semblent sombres. Doumbouya a obtenu un mandat de sept ans grâce à une élection qui a éliminé les conditions essentielles à la démocratie. Sans une pression internationale accrue et un soutien tangible à la société civile guinéenne, le pays risque de sombrer dans une longue période de régime autoritaire déguisé en démocratie, avec des conséquences désastreuses pour les droits de l’homme.
Inés M. Pousadela est responsable de la recherche et de l’analyse chez CIVICUS, co-directrice et rédactrice de CIVICUS Lens et co-auteure du rapport sur l’état de la société civile. Elle est également professeure de science politique comparée à l’Universidad ORT Uruguay.
Pour les demandes d’entretien ou d’informations complémentaires, veuillez contacter : [email protected]
© Inter Press Service (20260120180712) — Tous droits réservés. Source originale : Inter Press Service.
