Gaza : Le contrôle des mouvements, une arme de siège et de punition collective
Khan Younis, Gaza – La liberté de mouvement, pilier du droit international humanitaire, est indissociable du droit à la vie, à la nourriture et à l’éducation. Pourtant, dans la bande de Gaza, ce droit fondamental est devenu un instrument de contrôle et de punition collective, orchestré par un système complexe de restrictions routières, de permis et de points de passage étroitement surveillés.
Depuis le début de la guerre lancée par Israël en octobre 2023, ce système s’est renforcé, déterminant qui peut entrer ou sortir de Gaza, quand, en nombre limité, et quelles marchandises sont autorisées ou interdites. Ce qui était initialement présenté comme une mesure de sécurité temporaire est devenu une réalité quotidienne, redéfinissant les conditions de survie pour les 2,4 millions de Palestiniens vivant dans l’enclave.
« Ce n’est pas simplement une restriction temporaire de la liberté de voyager, mais une politique systématique par laquelle Israël utilise le contrôle des mouvements vers et depuis Gaza comme un outil central de siège, de punition collective et de gestion coercitive de la population civile », explique Maha al-Hussaini, directrice des plaidoyers auprès d’Euro-Med Human Rights Monitor.
Rafah : Une artère vitale étranglée
Au cœur de ce système se trouve le point de passage de Rafah, longtemps considéré comme la seule porte de sortie de Gaza vers le monde extérieur non directement contrôlée par Israël. Cependant, même Rafah est tombée sous le contrôle israélien le 7 mai 2024, interrompant un flux vital d’aide humanitaire et d’évacuations médicales. Des images diffusées par les médias ont montré des camions d’aide bloqués et des denrées alimentaires se gâtant sous le soleil, alors que le point de passage restait fermé ou inopérant au plus fort des besoins humanitaires.
La fermeture de Rafah a transformé ce point de passage en un instrument de régulation collective, avec des quotas numériques, des listes de noms et des approbations multiples contrôlées par les autorités israéliennes. Les conséquences immédiates se font sentir sur les chaînes d’approvisionnement alimentaire, l’assistance humanitaire, les évacuations médicales et le droit des civils palestiniens de voyager et de retrouver leurs familles.
Évacuations médicales : une course contre la montre
La situation est particulièrement critique pour les patients nécessitant des soins médicaux à l’étranger. Entre le 8 mai 2024 et le 18 janvier 2025, seulement 459 patients ont pu être évacués via le point de passage de Karem Abu Salem (Kerem Shalom), le principal point de passage alternatif. Pendant une brève période de cessez-le-feu, entre le 19 janvier et le 17 mars 2025, ce nombre a grimpé à 1 702, dont des centaines d’enfants, soulignant l’amélioration des évacuations lorsque des routes supplémentaires sont disponibles. Cependant, avec la reprise des opérations militaires et la dépendance accrue à Karem Abu Salem, les évacuations ont chuté à seulement 352 patients entre le 18 mars et le 16 juillet 2025.
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), plus de 18 500 patients à Gaza ont besoin urgent de soins médicaux à l’extérieur de la bande. Ce fossé criant entre les besoins et les résultats laisse des milliers de personnes piégées dans des listes d’attente interminables, dans une zone ravagée par la guerre. Plus de 1 600 Palestiniens sont décédés en attendant un traitement médical à l’étranger.
Un blocus de longue date
Les restrictions israéliennes sur la liberté de mouvement à Gaza ne datent pas de la guerre actuelle. Elles ont évolué depuis 2007, après la prise de pouvoir du Hamas, passant de mesures de sécurité temporaires à une politique permanente structurant la vie de la population. Israël a imposé un blocus terrestre, maritime et aérien complet, qualifié par le Comité International de la Croix-Rouge de ciblant la population civile dans son ensemble et constituant une forme de punition collective interdite par le droit international humanitaire.
Les agences des Nations Unies ont également souligné que ces restrictions à long terme, même en période de calme relatif, n’ont aucune justification légale. La Banque Mondiale et la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) ont documenté l’impact paralysant du blocus sur l’économie de Gaza, entraînant une pauvreté et un chômage sans précédent.
Contrôle de l’aide humanitaire et famine
En mars 2024, le Bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA) des Nations Unies a rapporté que seulement 26 % des missions d’aide étaient facilitées par l’armée israélienne, tandis que 40 % étaient refusées, 20 % retardées, 11 % entravées et 3 % annulées. En mai 2024, la fermeture des points de passage et les restrictions ont entraîné une forte réduction de l’aide et de l’entrée de personnel humanitaire.
En août 2025, le Système intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) a confirmé que la famine s’était installée dans le nord de Gaza, une situation qui persiste tant que les opérations militaires israéliennes se poursuivent et que l’accès humanitaire reste restreint.
Un avenir incertain
Même après la réouverture partielle de Rafah, seuls de petits groupes de patients et de familles séparées ont pu traverser vers l’Égypte. Des dizaines de milliers de personnes restent bloquées, attendant de pouvoir passer le point de passage.
Maha al-Hussaini conclut : « Les actions d’Israël constituent de graves violations qui pourraient constituer des crimes de guerre. » Elle souligne que le contrôle des mouvements à Gaza ne se limite pas à la survie physique, mais affecte également les droits économiques, sociaux et culturels, empêchant les étudiants de poursuivre leurs études, les familles de se réunir et les individus de trouver un emploi ou de recevoir des soins médicaux.
Ces restrictions continuent de fragmenter les flux humanitaires, d’accroître les risques sur les routes des convois et, dans certains cas, de forcer les agences d’aide à suspendre leurs opérations. La population est piégée dans un cycle de faim, non seulement en raison des pénuries, mais aussi en raison de la privation d’accès, de liberté de mouvement et, en fin de compte, du droit à la survie.
