Le film docudrame entièrement généré par intelligence artificielle, Dreams of Violets, fera sa première mondiale le 10 juin prochain au festival de Tribeca à New York. Réalisé par les frères Ash et Pooya Koosha pour seulement 2 000 dollars, ce long-métrage de 75 minutes traite des manifestations sanglantes de janvier en Iran.
Une prouesse technique à budget dérisoire
Dans l’industrie cinématographique traditionnelle, produire un drame historique avec des effets visuels crédibles nécessite des millions de dollars et des mois de travail en studio. Pourtant, la production de Dreams of Violets a bousculé ces codes avec un budget de seulement 2 000 dollars. Ce n’est pas une simple assistance technique, mais une œuvre conçue de bout en bout par la société Fountain 0, cofondée par les frères Koosha.

Contrairement à d’autres productions qui utilisent l’IA pour améliorer des images réelles, chaque image et chaque personnage à l’écran est le produit d’algorithmes. Pour parvenir à ce résultat, l’équipe a mobilisé une panoplie d’outils de pointe : Google Nano Banana pour la génération d’images, Kling AI pour la vidéo, et Claude d’Anthropic pour l’édition linguistique. Ce processus permet de créer un film sans acteurs, sans décors physiques et sans caméras.
Cette approche marque une rupture avec les tentatives précédentes. Si des films comme Hell Grind ont été présentés à Cannes, c’était dans un cadre secondaire, hors de la sélection officielle. Dreams of Violets, en revanche, est le premier long-métrage de fiction “live action” entièrement généré par IA à être intégré dans la programmation officielle d’un festival majeur.
L’urgence politique derrière l’algorithme
Au-delà de la prouesse technologique, le film porte une charge émotionnelle et politique profonde. Ash Koosha, réalisateur et PDG de Fountain 0, a été profondément marqué par les images de la répression brutale en Iran en janvier dernier. Il décrit alors une situation d’une violence inouïe : « Pendant 72 heures, nous avons vu des choses qui étaient tout simplement horrifiantes. C’était un bain de sang. »
Le film s’appuie sur le journalisme, des photographies et des témoignages oculaires pour reconstituer les événements. Selon The Guardian, le récit est une fiction basée sur des faits réels, avec environ 80 % de reconstitutions d’événements authentiques. Le film suit cinq Iraniens qui se rencontrent dans une ruelle de Téhéran avant d’être exécutés, le tout observé par un enfant de dix ans atteint de paralysie cérébrale.

L’utilisation de l’intelligence artificielle répond ici à un impératif de sécurité. En tant qu’exilé, Koosha ne peut pas se rendre sur les lieux ni engager de véritables acteurs sans mettre des vies en péril. L’IA permet de créer des visages qui ne sont pas des copies de personnes réelles, protégeant ainsi l’anonymat des victimes et de leurs proches. Il explique : « En raison de problèmes de sécurité, il ne serait pas prudent que les personnages ressemblent, même de loin, à quelqu’un. »
- Coût de production : 2 000 $
- Durée du film : 75 minutes
- Date de première : 10 juin 2026
- Lieu : AMC Flat Iron Theatre, New York
Le dilemme moral et éthique de Tribeca
L’acceptation de ce film a suscité des débats passionnés au sein de la communauté cinématographique. La question de savoir comment dramatiser la mort de personnes réelles via des avatars numériques est au cœur des critiques. Forbes souligne que ce projet soulève des interrogations cruciales sur la propriété des images, le consentement et la définition même du terme “live action” lorsque les acteurs sont inexistants.
Face aux critiques, Jane Rosenthal, cofondatrice du Festival de Tribeca, a fermement défendu la décision de la programmation. Pour elle, l’aspect technologique est secondaire face à l’urgence du récit. Elle a déclaré lors d’une réception au festival :
« Le réalisateur est iranien — sa famille, ses proches et ses amis sont là-bas, et c’est le seul moyen, en l’espace de deux mois, qu’il a trouvé pour raconter son histoire, à sa manière. »
Jane Rosenthal, via VarietyRosenthal compare l’usage de l’IA pour ce sujet sensible à d’autres formes d’art. Elle affirme que si le récit avait été porté par une chanson, un poème ou une danse, personne n’aurait contesté la légitimité de l’expression. Elle ajoute :
« Si quelqu’un écrivait une chanson à ce sujet, vous ne diriez rien, si quelqu’un écrivait un poème, vous ne diriez rien, si quelqu’un voulait danser là-dessus, vous ne diriez rien. »
Jane Rosenthal, via VarietyLe film s’inscrit dans un contexte de tensions réelles. Selon l’agence Human Rights Activists News Agency, les manifestations en Iran ont laissé au moins 7 000 morts et plus de 50 000 arrestations. Pour les créateurs, l’IA n’est pas un gadget, mais un outil de mémoire face au silence imposé par le régime.
Un tournant pour l’industrie du cinéma
Dreams of Violets agit comme un test de résistance pour les grands festivals. Alors que beaucoup d’institutions hésitent encore à intégrer l’IA par peur de dévaluer le métier d’acteur ou de technicien, Tribeca semble prête à embrasser cette transition. Le festival a d’ailleurs déjà exploré ces pistes en 2024 avec des programmes dédiés aux courts-métrages réalisés avec Sora d’OpenAI.

Le débat reste ouvert : l’IA est-elle un outil de démocratisation permettant à des voix exilées de s’exprimer, ou une menace pour la dignité de la création humaine ? Dans son communiqué, Ash Koosha reconnaît la sensibilité de la situation tout en affirmant la nécessité de son œuvre :
« Je veux être honnête sur les raisons pour lesquelles j’ai fait les choses de cette manière. Ce n’était pas un exercice technologique. J’aurais préféré réaliser ce film avec une équipe, des acteurs, avec la dignité d’une production complète. Cela ne m’était pas accessible. »
Ash Koosha, via ForbesPour le réalisateur, le choix de l’IA était le seul moyen de briser le mur de l’oubli. « L’alternative — le silence, l’oubli, le résultat privilégié par le régime — est pire », conclut-il. La réponse du public et de la critique lors de la projection du 10 juin déterminera si ce modèle de production devient une nouvelle norme pour le cinéma engagé.
