L’USDA cible les scientifiques étrangers, ravivant les craintes d’une nouvelle chasse aux sorcières à la McCarthy
WASHINGTON (AP) – Le département américain de l’Agriculture (USDA) a mis en place une politique controversée qui exige de ses employés d’enquêter sur les scientifiques étrangers collaborant sur des projets de recherche, suscitant des inquiétudes quant à une atteinte à la liberté académique et à une résurgence de pratiques rappelant le maccarthysme.
La directive, initiée sous l’administration Trump et renforcée par l’actuelle secrétaire à l’Agriculture, Brooke Rollins, oblige les chercheurs de l’USDA à utiliser Google pour vérifier les antécédents de leurs collaborateurs étrangers, à la recherche de signes d'”activité subversive ou criminelle”. Les noms des scientifiques signalés sont ensuite transmis aux experts en sécurité nationale du département.
L’information, révélée par ProPublica, a provoqué une onde de choc au sein de la communauté scientifique. Lors d’une réunion interne en décembre, des superviseurs de l’USDA ont exprimé leur désarroi face à ces instructions, qualifiant la démarche de “dystopique” et exprimant leur confusion. Un enregistrement audio de cette réunion, consulté par ProPublica, témoigne de l’inconfort généralisé.
“Demander aux scientifiques d’espionner et de dénoncer leurs collègues auteurs est un signe classique d’autoritarisme”, a déclaré Jennifer Jones, directrice du Center for Science and Democracy à l’Union of Concerned Scientists, une organisation qui défend l’intégrité scientifique. “C’est un retour au maccarthysme qui pourrait dissuader les scientifiques de travailler avec les meilleurs chercheurs du monde entier.”
La politique s’applique aux publications scientifiques en cours, co-écrites par des employés du Service de recherche agricole (ARS) de l’USDA, qui mène des recherches sur les rendements des cultures, les espèces envahissantes, la génétique des plantes et d’autres questions agricoles. Les employés de l’USDA ont exprimé leur inquiétude quant à la vulnérabilité particulière des étudiants et des postdoctorants, souvent détenteurs de visas temporaires ou de cartes vertes.
L’USDA a justifié cette initiative en invoquant la nécessité de protéger la recherche financée par les fonds publics contre les ingérences étrangères, citant un mémorandum signé par l’ancien président Trump en 2020. L’agence affirme que l’administration Biden n’a pas mis en œuvre cette directive pendant ses quatre premières années et que les changements actuels sont “longtemps attendus”.
Cependant, les critiques soulignent que la politique va bien au-delà de la simple protection de la propriété intellectuelle. L’USDA a interdit aux chercheurs de collaborer ou de publier des articles avec des scientifiques de “pays préoccupants”, notamment la Chine, Cuba, l’Iran, la Corée du Nord, la Russie et le Venezuela. Mais l’examen s’étend également aux scientifiques de pays alliés comme le Canada et l’Allemagne, dont les noms sont transmis au Bureau de la sécurité intérieure de l’USDA, qui travaille en collaboration avec les agences de renseignement fédérales.
Cette politique intervient dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et certains pays, notamment la Chine, et de préoccupations croissantes concernant l’espionnage économique et le vol de propriété intellectuelle. Des cas de scientifiques chinois condamnés pour avoir volé des secrets commerciaux agricoles, comme Mo Hailong en 2016 et Xiang Haitao en 2022, ont alimenté ces inquiétudes.
Néanmoins, les experts soulignent que la collaboration internationale est essentielle à la recherche agricole. Selon une page du site web de l’USDA, mise à jour en 2024, “la coopération avec des partenaires internationaux fournit des solutions aux défis agricoles actuels et futurs”.
La nouvelle politique a déjà eu des conséquences concrètes. NPR a rapporté que l’USDA a licencié 70 employés de “pays préoccupants” l’été dernier. De plus, des chercheurs étrangers ont rencontré des obstacles croissants pour entrer aux États-Unis, comme le cas d’un scientifique français à qui l’entrée a été refusée en mars dernier après la découverte de messages critiques à l’égard de Trump sur son téléphone.
L’impact potentiel de cette politique sur la recherche scientifique est considérable. Les scientifiques sont souvent évalués en fonction de leurs publications, et le retard ou le refus de publication peut nuire à leur carrière. Caroline Wagner, émérite professeure de politique publique à l’Ohio State University, estime que ces changements “réduiront certainement la nouveauté et la nature innovante de la science et diminueront ces flux de connaissances qui ont été extrêmement productifs pour la science ces dernières années”.
La situation soulève des questions fondamentales sur l’équilibre entre la sécurité nationale et la liberté académique, et sur le risque de créer un climat de suspicion et de peur au sein de la communauté scientifique. L’USDA et le Département de la sécurité intérieure n’ont pas précisé quelles mesures seraient prises à l’encontre des chercheurs étrangers signalés, laissant planer l’incertitude sur l’avenir de la collaboration scientifique internationale.
