Tunisie : Des peines de prison sévères frappent les dirigeants d’Ennahda, alimentant les inquiétudes sur la répression politique
Tunis, Tunisie – Les lourdes peines de prison prononcées contre Rached Ghannouchi, figure emblématique du parti Ennahda, et quatre autres de ses dirigeants, marquent une nouvelle escalade dans la répression croissante de l’opposition politique en Tunisie. Cette décision, rendue par un tribunal d’appel de Tunis le 2 février, intervient dans un contexte de recul démocratique depuis que le président Kais Saied a pris le pouvoir en 2021.
Au moins 20 individus, dont des figures de l’opposition, ont été condamnés à des peines allant de trois à 35 ans dans le cadre de l’affaire dite « Conspiration contre la sécurité de l’État 2 ». Rached Ghannouchi, 84 ans, arrêté en avril 2023, a vu sa peine passer de 14 à 20 ans, portant le total de ses condamnations à 56 ans dans plusieurs affaires. Kamel Guizani, ancien chef du renseignement, Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères, Lotfi Zitoun et Mouadh Ghannouchi, fils de Rached Ghannouchi, ont également été condamnés par contumace à 35 ans de prison.
« Les autorités tunisiennes devraient immédiatement annuler ces condamnations injustes et respecter les droits humains de tous, en rétablissant l’état de droit dans le pays », a déclaré Sara Hashash, directrice régionale adjointe pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord chez Amnesty International.
Ces condamnations s’inscrivent dans une tendance alarmante. Depuis la dissolution du Parlement tunisien en mars 2022, où Ennahda détenait la majorité, les dirigeants, anciens parlementaires, employés et membres du parti sont systématiquement pris pour cible. Ils sont confrontés à des accusations de terrorisme ou de complot contre la sécurité de l’État, souvent sans preuves crédibles. Au moins 26 membres d’Ennahda sont actuellement détenus ou poursuivis en justice, tandis que beaucoup d’autres ont fui le pays.
Le procès initial dans l’affaire « Conspiration 2 », conclu le 8 juillet 2025, avait déjà conduit à la condamnation de 21 personnes sur 24, avec des peines allant de 12 à 35 ans. Les avocats des accusés ont dénoncé de graves violations du droit à un procès équitable, notamment l’obligation pour les accusés de participer aux audiences par visioconférence depuis la prison, entravant leur capacité à communiquer efficacement avec leurs conseillers juridiques.
Les accusations portées contre les dirigeants d’Ennahda reposent sur des allégations de tentative de « changement de la structure de l’État » avec l’aide de Kamel Ben El Bedoui, un ancien responsable du ministère de l’Intérieur. Les preuves présentées sont principalement constituées de témoignages anonymes, d’interceptions de communications et de documents saisis lors de perquisitions, incluant des critiques politiques et des communications privées datant de 2011 à 2022. Les autorités n’ont jusqu’à présent présenté aucune preuve vérifiable indépendante pour étayer leurs allégations concernant l’existence d’un appareil de sécurité clandestin dirigé par l’opposition.
La situation est d’autant plus préoccupante que les autorités tunisiennes ont de plus en plus recours aux lois anti-terroristes et aux accusations de sécurité de l’État pour poursuivre arbitrairement et détenir des figures de l’opposition. Les tribunaux ont mené des procès de masse fondés sur des preuves insuffisantes ou des accusations infondées, violant à plusieurs reprises les garanties d’un procès équitable.
Outre sa condamnation dans l’affaire « Conspiration 2 », Rached Ghannouchi a déjà été condamné dans d’autres affaires. Depuis son arrestation en avril 2023, il a été enquêté ou poursuivi dans au moins 11 affaires distinctes. En mai 2023, un tribunal antiterroriste l’a condamné à un an de prison et à une amende pour avoir loué un défunt comme un « homme courageux » qui ne craignait ni « un dirigeant ni un tyran » lors d’un enterrement.
La répression s’étend au-delà des dirigeants d’Ennahda. Les bureaux du parti ont été fermés dans tout le pays en avril 2023, et Mondher Ouinissi, qui a succédé à Ghannouchi à la tête du parti, a également été arrêté et est actuellement poursuivi pour des accusations de complot. Ajmi Ouirimi, le secrétaire général suivant, a été arrêté en juillet 2024. Même les membres et les sympathisants d’Ennahda sont pris pour cible, avec l’arrestation de 97 personnes en septembre 2024 pour leur activisme au sein du parti, dans le cadre d’une opération de répression préélectorale.
Ces développements suscitent de vives inquiétudes au sein de la communauté internationale et soulèvent des questions sur l’avenir de la démocratie en Tunisie, un pays qui avait été salué comme un modèle de transition démocratique après le Printemps arabe. Selon les données de l’ONU, le nombre de prisonniers politiques en Tunisie a augmenté de manière significative depuis 2021, signalant une détérioration de la situation des droits humains. La pression internationale s’intensifie pour demander aux autorités tunisiennes de respecter les droits fondamentaux et de garantir un procès équitable à tous les citoyens.
