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Tracey Emin : Rétrospective, art et résilience

Tracey Emin : L’art comme survie, une rétrospective à la Tate Modern et un nouveau chapitre

Londres – L’artiste britannique Tracey Emin, figure emblématique de la scène artistique des années 90, connue pour ses œuvres provocatrices et son style de vie débridé, ouvre le 27 février sa plus grande exposition à ce jour à la Tate Modern de Londres. Une plongée sans concession dans une vie marquée par les traumatismes, les épreuves de santé et une créativité inépuisable.

Emin, 60 ans, ne cache rien de son passé. Agressions sexuelles infantiles, tentative de suicide à l’adolescence, viol, avortement raté, périodes de sans-abrisme, problèmes d’alcool, ruptures douloureuses… et plus récemment, une intervention chirurgicale invasive pour un cancer de la vessie. “L’art a joué un rôle essentiel dans ma capacité à surmonter tout cela”, confie-t-elle. “Sur le plan pratique, je n’ai jamais eu de patron, je n’ai jamais eu à être au travail à une heure précise. Et sur le plan cathartique, émotionnel, il m’a permis de ressentir, de savoir où se trouve mon cœur, mes larmes… même si, aujourd’hui, je sais moins bien où se trouvaient ma vessie et mon vagin, puisqu’ils ont disparu.”

Cette exposition, qui s’annonce comme un événement majeur du calendrier artistique londonien, est l’occasion pour Emin de revisiter son œuvre, de confronter son passé et de se projeter dans l’avenir. Elle se demande si certains aspects de sa vie sont trop intimes pour être transformés en art. “Je ne referais pas Everyone I Have Ever Slept With aujourd’hui”, avoue-t-elle, en référence à l’œuvre controversée de 1995, une tente ornée des noms de tous ses partenaires sexuels. “Je n’aurais probablement plus autant de personnes avec qui dormir. Et puis, je suis soulagée que la tente ait brûlé. Si elle existait encore, je pense que plusieurs personnes seraient en prison.” L’incendie de cette œuvre, survenu en 2004, avait fait grand bruit.

L’artiste se positionne face à d’autres figures de l’art contemporain, comme Jeff Koons ou James Turrell, dont les œuvres sont souvent moins directement liées à leur expérience personnelle. “L’art a beaucoup de pièces”, explique-t-elle. “Je prends la mienne, Jeff prend la sienne. Certains veulent un Koons géant sur leur pelouse pour se sentir bien. Très bien, qu’ils se sentent bien. Mon travail ne vous fera pas forcément vous sentir bien, mais il pourrait vous amener à réfléchir, à ralentir.”

Emin reconnaît que deux de ses œuvres, Everyone I Have Ever Slept With et My Bed (1998), une installation représentant son lit défait, jonché de préservatifs, de sous-vêtements sales et de mégots de cigarettes, sont celles qui l’ont rendue célèbre. “J’ai réalisé deux œuvres majeures avant l’âge de 35 ans. Certains artistes ne créent rien de marquant de toute leur vie”, souligne-t-elle. Elle ajoute, avec une lucidité désarmante : “Après ma chirurgie, je me disais que si je survivais, on se souviendrait de moi comme d’une artiste britannique des années 90 de second plan. J’ai donc probablement fait plus ces cinq dernières années que pendant toute ma vie. J’ai mis mes priorités au clair. J’ai arrêté de boire il y a près de six ans et je me suis concentrée uniquement sur l’art.”

L’amour, sous toutes ses formes, est un thème récurrent dans l’œuvre d’Emin. “Le plus difficile, c’est de le représenter”, confie-t-elle. “Quand je peins, je ne sais jamais ce qui va se passer. C’est psychique, automatique. Si je me retrouve à peindre deux personnes en train de faire l’amour, je ne le savais pas au départ.”

Emin aborde également la question de l’engagement politique de son art. Elle évoque une expérience lors d’un voyage aux États-Unis, où elle a été confrontée à des réalités sociales et politiques choquantes. “Si je devais exposer mes œuvres sur l’avortement au Texas, je suis sûre que je finirais en prison”, ironise-t-elle. Elle dénonce le racisme et les inégalités persistantes dans la société américaine.

L’artiste constate un changement dans la perception de l’art féminin. “Il y a eu un mouvement fort dans les années 70, où les femmes ont investi des domaines comme la photographie, le journalisme, la critique d’art, pour faire entendre leur voix”, explique-t-elle. Elle cite des artistes comme Jenny Holzer, dont les œuvres textuelles percutantes ont marqué leur époque.

Emin se dit reconnaissante de la chance qu’elle a eue dans sa vie. Elle évoque son enfance difficile, ses périodes de sans-abrisme, mais aussi la beauté et la puissance de l’art. “L’art est fondamentalement une bonne chose, créée par des humains. C’est peut-être l’une des seules choses positives que nous créons”, affirme-t-elle. “C’est comme un jardin, comme la nature. C’est notre nature qui s’exprime.”

Malgré les épreuves, Emin reste optimiste. Elle a récemment ouvert une école d’art à Margate, une ville côtière du Kent, où elle vit. “J’ai acheté un bâtiment et j’y ai installé des studios pour des artistes, une cuisine pour des personnes en difficulté et un programme de résidences”, explique-t-elle. “Je subventionne tout.”

Emin s’inspire de peintres comme Egon Schiele et Edvard Munch, dont les œuvres explorent les émotions profondes et les tourments de l’âme. “Ils créaient des œuvres sur des choses profondément émotionnelles : la jalousie, la colère, la douleur, l’amour… Je pouvais m’y identifier, même à 14 ans”, confie-t-elle.

Interrogée sur son état de santé, Emin est réaliste. “Vivre avec une poche d’urostomie et un trou sur le côté est difficile, épuisant. Et vivre sans vessie est encore plus épuisant, car vos reins travaillent constamment”, explique-t-elle. “Je dois trouver un équilibre pour ne pas tomber malade. J’ai eu un cancer des cellules squameuses de la vessie. Il faut l’enlever complètement. On ne peut pas faire de chimiothérapie, ni de radiothérapie.”

En regardant en arrière, Emin regrette d’avoir fumé. “C’est mon plus grand regret”, avoue-t-elle. Elle se dit également heureuse d’avoir arrêté de boire et de s’être concentrée sur son art. “J’ai l’impression d’avoir retrouvé mes priorités”, dit-elle. “J’ai juste envie de vivre.”

L’exposition à la Tate Modern marque un tournant dans la carrière de Tracey Emin. “C’est un point de repère”, dit-elle. “C’est le début de la fin. Mais je ne vais jamais arrêter de travailler. Si je ne peux plus travailler physiquement, j’écrirai. Si je ne peux plus écrire avec mes mains, je dicterai mes textes.” Elle conclut avec une détermination inébranlable : “J’ai appris à apprécier la vie. J’ai mis mes poisons dans ma vessie.”

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