Rivalité croissante entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, un nouveau calcul pour le Horn of Africa
Addis-Abeba – Une rivalité ouverte émerge entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), modifiant l’équilibre géopolitique au Moyen-Orient et, par ricochet, dans le Horn of Africa. Cette tension croissante, qui s’est manifestée par des accusations publiques inhabituelles de la part de Riyad envers Abu Dhabi concernant la sécurité nationale, pourrait marquer la fin de la domination des EAU dans la région et offrir une fenêtre d’opportunité pour la consolidation de la paix dans des zones de conflit comme l’Éthiopie et l’Érythrée.
Début 2026, l’Arabie saoudite a publiquement accusé les EAU de saper sa sécurité nationale, un langage particulièrement direct qui témoigne d’une inquiétude grandissante au sein du leadership saoudien face à la politique étrangère de plus en plus autonome d’Abu Dhabi. Cette escalade verbale est le symptôme d’une compétition plus large pour l’influence régionale, notamment au Yémen, où les deux pays ont été autrefois alliés.
“Ce qui change maintenant, c’est que les EAU ne peuvent plus tenter de déterminer unilatéralement le destin des acteurs politiques dans le Horn of Africa”, explique Desta Gebremedhin, étudiant en études de la paix et des conflits à l’Université de Mekelle et ancien journaliste de la BBC World Service.
L’influence des EAU dans le Horn of Africa s’est manifestée par l’établissement d’une présence en Somaliland, des liens étroits avec le gouvernement fédéral éthiopien et une intervention en Soudan. Cependant, l’Arabie saoudite, renforcée par ses relations avec la Turquie et un alignement défensif avec le Pakistan, semble vouloir contrecarrer cette influence. Un bloc de sécurité coordonné, incluant potentiellement l’Égypte, se dessine, offrant à Riyad une base plus solide pour projeter sa puissance. Selon des sources du Middle East Eye, l’Égypte a partagé des renseignements cruciaux avec l’Arabie saoudite et participe activement aux opérations contre le Conseil de transition du Sud (STC) soutenu par les EAU au Yémen.
Cette dynamique a des implications directes pour l’Éthiopie et l’Érythrée. La tension croissante entre Riyad et Abu Dhabi pourrait, paradoxalement, freiner une escalade potentielle du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, centrée sur l’accès à la mer Rouge. En limitant la capacité des acteurs soutenus par les EAU à poursuivre des stratégies “aventuristes”, l’Arabie saoudite pourrait dissuader l’Éthiopie de prendre des risques excessifs.
Cependant, cette stabilisation ne repose pas sur une résolution des causes profondes du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ni sur un accord politique durable entre les Premiers ministres Abiy Ahmed et Isaias Afwerki. Il s’agit plutôt d’un effet de contrepoids géopolitique externe. Cette situation offre une opportunité limitée au Tigré, une région éthiopienne ravagée par la guerre, de se réorganiser et de réévaluer sa stratégie.
Le Tigré est actuellement confronté à une fragmentation de son élite politique, ce qui entrave sa capacité à définir une voie à suivre. La perception d’une menace imminente d’un conflit éthiopien-érythréen a exacerbé cette fragmentation, conduisant à des alignements précipités. La nouvelle dynamique régionale offre une “fenêtre transitoire” pour que les élites tigréennes se rassemblent autour d’une plateforme politique unifiée.
“Le principal fardeau incombe au Front de libération du peuple tigréen (TPLF), qui conserve un contrôle politique et militaire décroissant, mais manque de la capacité de leadership stratégique nécessaire dans cette crise”, souligne Gebremedhin. “Le TPLF doit reconnaître qu’il ne possède plus la légitimité ou la capacité d’exercer un leadership exclusif et permettre la création d’une plateforme large et inclusive.”
Il est crucial que le TPLF ne considère pas les dynamiques saoudo-émiraties comme un avantage pour son alignement potentiel avec l’Érythrée. La stabilisation des tensions éthiopiennes-érythréennes pourrait réduire la pression stratégique sur l’Érythrée et affaiblir son intérêt à soutenir le TPLF.
Néanmoins, un scénario plausible est que la réduction des tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée pourrait amener l’Éthiopie à concentrer ses capacités militaristes sur les acteurs dissidents internes, y compris le Tigré. Dans ce contexte, une plateforme unifiée et un leadership stratégique solide sont essentiels pour que le Tigré puisse se protéger et défendre ses intérêts à long terme.
La situation actuelle exige une approche pragmatique et une volonté de dialogue constructif pour éviter une nouvelle escalade et ouvrir la voie à une paix durable dans le Horn of Africa.
