Une jeune chercheuse chilienne décrypte la stratégie chinoise en Indo-Pacifique et plaide pour une approche féministe de la diplomatie
Santiago, Chili – Constanza Jorquera, spécialiste des relations internationales et analyste des affaires étrangères, s’impose comme une voix montante dans l’étude de la géopolitique asiatique et de l’évolution de la politique étrangère chinoise. Professeur dans quatre universités chiliennes – l’Université de Santiago, l’Université du Chili, l’Université Diego Portales et l’Université Alberto Hurtado – et conseillère au ministère chilien des Affaires étrangères, Jorquera combine une rigueur académique avec une expérience pratique au service de sa nation. Son travail, qui explore les nuances de l’influence chinoise et les dynamiques de pouvoir en Asie de l’Est, gagne en importance dans un contexte mondial marqué par des tensions croissantes et une remise en question de l’ordre international libéral.
Jorquera attribue le point de départ de sa passion pour les relations internationales au programme pionnier d’études internationales de l’Université de Santiago (USACH). “Ce premier contact a allumé en moi le désir de comprendre les dynamiques de pouvoir à l’échelle mondiale”, explique-t-elle. Elle se concentre désormais sur la manière dont les concepts civilisationnels chinois, tels que le Tianxia et l’héritage confucéen, façonnent la stratégie de Pékin en Indo-Pacifique.
Dans un article publié en 2023, Jorquera analyse en profondeur l'”imagination géopolitique chinoise avec des caractéristiques chinoises”. Elle souligne que l’analyse occidentale des actions de la Chine doit éviter d’imposer des normes et des cadres de pensée occidentaux. “Les standards occidentaux ne devraient pas être appliqués pour analyser et évaluer la Chine”, affirme-t-elle, soulignant la nécessité d’une compréhension plus nuancée des fondements théoriques et normatifs de la politique étrangère chinoise. Le Tianxia, un concept philosophique chinois, offre selon elle, un modèle d’inclusion et de réseaux mondiaux qui pourrait adresser les asymétries de pouvoir entre la Chine et d’autres nations.
L’Indo-Pacifique sous tension : la réponse chinoise aux initiatives occidentales
L’étude de Jorquera sur le “défi indo-pacifique de la Chine” (2021) examine la réaction de Pékin face aux initiatives occidentales visant à contrer son influence croissante dans la région, notamment AUKUS et le Quad. Elle observe que ces initiatives, promues principalement par les États-Unis, visent à équilibrer la puissance chinoise. Cependant, elle note un affaiblissement de l’influence américaine sous l’administration Trump, un revers par rapport aux efforts déployés par les administrations Obama et Biden pour faire de l’Asie le pivot de la politique étrangère américaine.
Pour contrer ces initiatives, Jorquera estime que la Chine doit capitaliser sur le manque de cadre économique global en Indo-Pacifique, renforcer son engagement dans des organisations telles que les BRICS+, le RCEP et la BRI (Belt and Road Initiative), et tisser des liens plus étroits avec l’Inde. Elle suggère également d’offrir des incitations financières et technologiques pour encourager les pays à diversifier leurs relations et à réduire leur dépendance à l’égard des États-Unis.
Le soft power coréen en Amérique latine : leçons pour l’Asie-Pacifique
Jorquera a également étudié l’impact du Hallyu (la vague coréenne) en Amérique latine, démontrant la capacité de la Corée du Sud à exercer une influence culturelle significative dans la région. Son étude sur la “K-Diplomacy” (2018) met en évidence l’utilisation stratégique de la culture populaire coréenne pour renforcer son image internationale. Elle souligne cependant que le soft power ne se traduit pas toujours par un pouvoir réel et que l’attrait culturel ne garantit pas la résolution des tensions géopolitiques.
Féminisme et politique étrangère : un appel à l’action
Préoccupée par le recul des agendas progressistes à l’échelle mondiale, Jorquera plaide pour une approche plus robuste et mieux définie de la politique étrangère féministe. Elle souligne que cette approche doit être ancrée dans un système multilatéral fort et légitime, avec des indicateurs clairs pour mesurer les progrès et une compréhension commune des définitions. Elle insiste sur la nécessité d’une action sur deux fronts : renforcer le multilatéralisme et sensibiliser aux inégalités de genre.
“Il est essentiel d’agir sur deux fronts”, explique-t-elle. “D’abord, la politique étrangère féministe ne peut être viable qu’au sein d’un système multilatéral fort et légitime. Ensuite, nous devons sensibiliser à l’importance des événements mondiaux et aux inégalités de genre.”
Projets en cours et conseils aux jeunes chercheurs
Actuellement, Jorquera travaille sur une révision de sa thèse doctorale, qui porte sur les relations internationales et la pensée politique de la Corée et du Chili. Elle explore les préoccupations communes de ces deux pays en matière d’autonomie et d’adaptation aux défis mondiaux. Elle poursuit également ses recherches sur la pensée chinoise en relations internationales, suite à sa participation à une école d’été de philosophie à l’Université normale de Pékin.
Pour les jeunes chercheurs, Jorquera offre un conseil simple mais puissant : “N’ayez pas peur de la boîte à outils. Cela signifie remettre tout en question, rester curieux et persévérer dans le développement de votre propre voix.” Elle souligne également l’importance de la collaboration, du réseautage et de l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. “Il est essentiel de rester ancré en s’appuyant sur ses proches, en prenant soin de sa santé physique et mentale, et en chérissant son temps libre.”
Les publications de Constanza Jorquera sont disponibles sur son profil Google Scholar : https://scholar.google.com/citations?hl=es&user=DZbBocQAAAAJ.
