Espagne : quand l’intelligence artificielle réinvente (mal) le patrimoine scolaire en Castille-et-Léon
L’ambition de moderniser l’apprentissage estivile des élèves espagnols s’est transformée en un catalogue d’absurdités. Entre monuments déplacés, portraits imaginaires et confusions géographiques internationales, le nouveau portail éducatif de la région souligne les risques d’une automatisation sans supervision humaine.
L’objectif affiché par la Junta de Castille-et-Léon était louable : proposer aux élèves du primaire et du secondaire un « Escritorio de Verano 2025 » (Bureau d’été 2025). Ce portail devait être un levier pour renforcer les acquis scolaires à travers la robotique, les mathématiques ludiques et, surtout, la valorisation du patrimoine régional. Mais en déléguant une partie de la création à l’intelligence artificielle, l’institution a involontairement créé un univers parallèle où la réalité historique et géographique est devenue optionnelle.
Un patrimoine « halluciné »
Le point d’orgue de ces dérives se trouve dans le jeu « Guardianes del Patrimonio » (Gardiens du patrimoine). Alors que l’outil est censé inculquer un sentiment d’appartenance et de respect pour la culture locale, il commence par une erreur symbolique majeure : son propre logo représente un croquis de la Sagrada Familia, monument emblématique de Barcelone, située à des centaines de kilomètres de la région concernée.
L’IA a également pris des libertés avec l’identité des figures historiques. Pour illustrer le célèbre écrivain vallisoletain Miguel Delibes, le portail n’utilise pas de photographie réelle, mais une image générée artificiellement. Le résultat est un portrait d’un homme qui ne ressemble pas à l’auteur, l’algorithme ayant simplement « décidé » de l’apparence qu’il devait avoir.
L’imprécision visuelle s’étend aux monuments. Le portail utilise la même image pour illustrer deux sites totalement distincts : le château de Gormaz (Soria) et la muraille d’Ávila. De même, un seul et même paysage sert à représenter à la fois la Ribera del Duero et le parc naturel du Lago de la Baña. Plus troublant encore, la façade de l’Université de Salamanca est représentée avec l’ajout d’une église inexistante, pure invention numérique.
De la Castille au Mexique : le chaos géographique
L’absence de contrôle éditorial a conduit à des confusions internationales improbables. Pour illustrer la « Fiesta del Judas », célébrée notamment à Sahagún, le portail affiche une photographie de la ville de León… mais celle située dans l’État de Guanajuato, au Mexique.
Le folklore local n’est pas épargné. Pour la fête des « Águedas », l’image générée par IA montre des femmes portant des costumes qui évoquent davantage les traditions sardes ou albanaises que les traditions espagnoles. Quant au célèbre carnaval de Toro (Zamora), l’outil commet un lapsus sémantique en le renommant « Carnaval del Toro », confondant ainsi le nom de la municipalité avec l’animal.
L’échec des fondamentaux : orthographe et langues
L’ironie est d’autant plus forte que le portail se voulait un outil de soutien en lecture et en écriture. Pourtant, les fautes s’y accumulent. La célèbre « Ribera del Duero » est orthographiée « Rivera », et la ville de Valladolid apparaît, sur une carte liée à Teresa de Jesús, sous la forme aberrante de « Vallalodid ».
Même les ressources destinées à l’apprentissage de l’anglais sont défaillantes. Le portail pose ainsi la question « You are good in movies? » au lieu de la forme grammaticalement correcte « Are you good in movies? ».
Un enjeu de santé publique éducative
Ce dysfonctionnement soulève une question fondamentale sur l’intégration de l’IA dans le service public de l’éducation. En cherchant à être « innovante », l’administration régionale a diffusé des contenus qui, loin de renforcer les connaissances, risquent de désinformer les élèves sur leur propre culture.
L’affaire illustre parfaitement le concept d’« hallucinations » de l’IA, où la machine comble les lacunes de ses données par des inventions plausibles en apparence, mais factuellement fausses. Pour les éducateurs et les parents, cet incident rappelle que si l’IA peut être un assistant, elle ne peut en aucun cas remplacer la curation humaine, surtout lorsqu’il s’agit de transmettre une identité culturelle et historique.
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