Le président serbe Aleksandar Vučić l’a annoncé en personne : d’ici juillet 2026, la Serbie deviendra le premier pays européen à produire en série des robots humanoïdes, une technologie que Pékin compte exporter vers le marché mondial depuis ses nouvelles usines serbes. Une révolution industrielle qui s’annonce aussi comme un test géopolitique : la Chine y voit une porte d’entrée vers l’Europe, tandis que Belgrade mise sur une modernisation économique à marche forcée. Mais derrière les promesses de “coopération gagnant-gagnant”, des experts locaux alertent sur les risques d’une dépendance technologique – et d’un transfert de savoir-faire qui pourrait ne jamais revenir à la Serbie.
Un investissement pharaonique : 953 millions d’euros et 1 700 emplois promis
Les chiffres sont colossaux : selon les accords signés lors de la visite officielle du président serbe en Chine en 2025, les investissements chinois atteindront 953 millions d’euros, avec la création de 1 700 nouveaux emplois dans le pays. Une manne financière qui intervient dans un contexte économique serbe fragile, marqué par un effondrement de 33,5 % des investissements directs étrangers (IDE) en 2025, passant de 5,2 milliards à seulement 3,5 milliards d’euros – un recul que Nenad Jevtović, directeur de l’Institut pour le développement et l’innovation, qualifie de “tendance régionale, pas seulement serbe”. Pour la Serbie, ces fonds chinois arrivent à point nommé, même si leur impact réel reste à prouver.

Concrètement, ces investissements ciblent trois secteurs clés : l’automobile, les semi-conducteurs et – surtout – la robotique. C’est dans ce dernier domaine que la Serbie mise le plus gros de ses cartes. Comme l’explique Aleksandar Vučić dans une vidéo partagée par 021.rs, la production de robots humanoïdes démarrera dès juillet 2026 dans une usine serbe, avec une première phase dédiée à l’assemblage. Une annonce qui a suscité l’enthousiasme du côté chinois : selon le fondateur de Minth, Čin Ronghua, la Serbie servira de hub pour l’exportation de ses technologies vers toute l’Europe. “Nous expédions nos produits semi-finis depuis la Serbie vers nos usines en Allemagne, France, Pologne et Espagne”, a-t-il déclaré lors de l’inauguration du centre culturel sino-serbe à Đasing.
Mais derrière ces chiffres se cache une question cruciale : la Serbie va-t-elle simplement servir de plateforme de production low-cost pour la Chine, ou parviendra-t-elle à capitaliser sur ce transfert technologique ? Nenad Jevtović répond sans détour : “Les investissements ne connaissent pas la nation, seulement l’intérêt“. Une phrase qui résume la méfiance des économistes locaux. Pour lui, ces partenariats avec Pékin sont “positifs”, mais leur réalisation effective reste incertaine. “Nous n’avons pour l’instant que des chiffres approximatifs”, souligne-t-il, rappelant que la Serbie a déjà connu des promesses non tenues dans le passé.
L’EXPO 2027 et les robots en costume traditionnel : un coup de communication géopolitique
Au-delà des usines, la Serbie compte bien mettre en scène sa nouvelle alliance technologique lors de l’EXPO 2027, dont elle accueillera une partie à Belgrade. Une occasion pour le président Vučić de présenter ses robots humanoïdes comme une vitrine du savoir-faire serbe. Dans une interview à N1, il décrit une scène dignée d’un film de science-fiction : “Ce sera un spectacle mondial, vous n’avez jamais vu cela ailleurs. Des robots accueilleront les visiteurs dans le pavillon serbe, leur souhaiteront la bienvenue en plusieurs langues, leur proposeront des boissons… Nous offrirons cette technologie à d’autres pays, je crois que nous en équiperons 50 pavillons avec des robots habillés dans les tenues nationales“.

Une démonstration qui cache mal une réalité plus terre-à-terre : ces robots, bien que conçus en Serbie, seront programmés et contrôlés depuis la Chine. Comme le souligne Stefan Krkobabić, potpredsednik de la Chambre de commerce serbe (PUPS), cette collaboration représente “la meilleure opportunité pour rattraper notre retard face aux nations les plus avancées”. Mais il ajoute, plus pragmatique : “Nous serons les pionniers européens de la robotique humanoïde, ce qui rehaussera notre prestige scientifique et attirera des investisseurs étrangers“. Une analyse partagée par Livija Pavićević, secrétaire d’État au Ministère des droits humains et du dialogue social, qui voit dans ces accords “un pas majeur pour renforcer les relations sino-serbes, fondées sur le respect mutuel et une vision commune du développement”.
Pourtant, les critiques ne manquent pas. Des voix s’élèvent pour rappeler que la Serbie pourrait se retrouver dans une position de dépendance technologique, sans jamais maîtriser pleinement ces innovations. Comme le résume un expert anonyme cité par Danas : “La Chine ne nous offrira pas cette technologie par amitié, mais parce que cela sert ses intérêts“. Une dépendance qui pourrait se traduire par une fuite des cerveaux : les jeunes Serbes formés à ces nouvelles technologies pourraient être tentés de rejoindre les usines chinoises à l’étranger plutôt que de rester dans leur pays.
Fabriques du futur : et si la Serbie formait sa propre main-d’œuvre ?
Face à ces risques, le gouvernement serbe mise sur la formation locale. Comme l’a montré Aleksandar Vučić lors de sa visite en Chine, des jeunes Serbes sont déjà en train d’apprendre à programmer et à assembler ces robots. “Vous avez vu nos jeunes, filles et garçons, qui travaillent ici, qui apprennent à former les robots, à préparer le café, les cocktails, le petit-déjeuner… Nous aurons de telles usines“, a-t-il déclaré, visiblement fier du projet. Une approche qui pourrait permettre à la Serbie de développer une expertise interne, même limitée.

Mais jusqu’où ira cette autonomie ? Les experts s’interrogent. D’un côté, la Serbie pourrait devenir un laboratoire à ciel ouvert pour les technologies chinoises, attirant des chercheurs et des investisseurs. De l’autre, le risque est réel de voir ces innovations rester propriété intellectuelle de Pékin, avec peu de retombées pour l’économie locale. Comme le souligne Stefan Krkobabić, “ce partenariat nous placera en tête de la robotique humanoïde en Europe, ce qui devrait attirer d’autres investisseurs et scientifiques“. Mais pour que cela devienne une réalité, il faudra que Belgrade parvienne à négocier des conditions plus équitables – notamment en matière de transfert de technologie.
Et après ? Les défis qui attendent la Serbie
Si les promesses sont ambitieuses, les défis le sont tout autant. D’abord, la question des certifications européennes : comme l’a souligné Vučić, les drones et autres technologies avancées devront obtenir des autorisations de vol en Europe, un processus qui pourrait s’avérer complexe. Ensuite, il reste à savoir si la Serbie parviendra à transformer ces investissements en croissance durable. Avec un net flux d’IDE en baisse et une économie encore dépendante des subventions publiques, le pays devra faire preuve de prudence.
Enfin, la Serbie devra gérer les tensions géopolitiques liées à son rapprochement avec la Chine. Alors que l’Europe observe avec méfiance l’expansion des technologies chinoises sur son sol, Belgrade devra trouver un équilibre entre ses intérêts économiques et ses alliances traditionnelles. Comme le résume un analyste : “La Serbie joue un rôle de pont entre l’Orient et l’Occident, mais elle doit veiller à ne pas devenir un simple tremplin pour Pékin“.
Pour l’instant, les robots humanoïdes serbes restent un projet pilote. Mais si celui-ci aboutit, il pourrait redéfinir la place de la Serbie dans l’économie mondiale – et poser les bases d’une nouvelle ère industrielle, où les frontières entre innovation et dépendance technologique s’estomperaient.
À suivre : les premières livraisons de robots humanoïdes en juillet 2026, et les négociations en cours pour leur certification européenne.

