Les réseaux sociaux dans le viseur : des parents se mobilisent contre un modèle addictif
CALIFORNIE – Des milliers de parents américains se préparent à affronter les géants des réseaux sociaux devant les tribunaux, dans une bataille juridique sans précédent qui pourrait redéfinir la responsabilité des plateformes en ligne face aux dommages causés aux jeunes. Au cœur de cette mobilisation, une question lancinante : comment tenir pour responsable des entreprises dont les algorithmes sont accusés d’addiction et de nuire au bien-être mental des enfants ?
L’affaire, regroupée sous la forme d’une « multi-district litigation » en Californie, ne vise pas à obtenir une compensation financière globale via une action collective classique. La diversité des cas – chaque enfant ayant vécu une expérience unique – rendrait une telle démarche impossible. L’objectif est plutôt de soumettre des « cas tests » à un jury, afin de déterminer si les réseaux sociaux sont intrinsèquement addictifs et conçus pour maximiser l’engagement, au détriment de la santé mentale des utilisateurs.
« On a tous ces parents dont les enfants ont été tués ou blessés, et aucun n’a jamais obtenu justice, » explique un expert interrogé. « Aucun n’a même pu affronter Meta devant un tribunal. Ces entreprises s’en protègent en invoquant la section 230, qui les rend intouchables. »
La section 230, initialement conçue pour encourager les plateformes à modérer le contenu illégal, est aujourd’hui critiquée pour offrir une immunité trop large. Elle permet aux entreprises de ne pas être tenues responsables du contenu publié par leurs utilisateurs, mais aussi de ne pas être poursuivies pour les conséquences de la suppression de ce contenu.
Les témoignages sont glaçants. Des rapports de sextorsion sur Snapchat, des troubles alimentaires déclenchés par Instagram, des cas de suicide liés à la pression sociale en ligne… Les parents décrivent un cauchemar où leurs enfants sont devenus les victimes d’un système conçu pour les captiver. Snap, par exemple, recevait en 2022 dix mille signalements de sextorsion par mois, un chiffre que l’entreprise elle-même reconnaît comme étant probablement sous-estimé.
L’addiction est au cœur du débat. Les réseaux sociaux utilisent des techniques empruntées au comportementalisme, comme les « stimulus-réponse » et les « récompenses variables », pour maintenir les utilisateurs accrochés à leurs écrans. L’exemple du « bounce » sur iPhone, qui incite à vérifier constamment les notifications, est directement inspiré des machines à sous.
« Ce n’est pas juste l’écran qui est en cause, c’est la réactivité, » souligne l’expert. « C’est une machine à conditionnement comportemental, un véritable « boîtier de Skinner ». »
Cette comparaison avec les expériences menées par le psychologue B.F. Skinner dans les années 1930 et 1960 est frappante. Skinner avait démontré qu’il était possible de contrôler le comportement d’animaux en les soumettant à des récompenses aléatoires. Les réseaux sociaux, selon cette analyse, reproduisent ce mécanisme sur les humains, en particulier les enfants.
Face à ces accusations, les dirigeants d’Apple, interrogés à ce sujet, ont adopté une attitude désinvolte, suggérant simplement de « rationner son temps » et d’utiliser ces outils de manière « logique ». Une réponse qui ne satisfait pas les familles touchées, ni les experts qui dénoncent un modèle économique basé sur l’exploitation de la vulnérabilité humaine.
L’issue de cette bataille juridique est incertaine, mais elle pourrait avoir des conséquences majeures pour l’avenir des réseaux sociaux et la protection des jeunes en ligne. Un verdict favorable aux plaignants pourrait obliger les plateformes à repenser leurs algorithmes et à adopter des mesures plus strictes pour prévenir les dommages causés à leurs utilisateurs.
