La communauté somalienne du Minnesota résiste à la pression migratoire, entre peur et solidarité
Minneapolis, Minnesota – Kamal Yusuf ne parle pas anglais. Mais cela ne l’a pas empêché de se mobiliser alors que les agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) quadrillent son quartier, à forte concentration d’immigrants, à Minneapolis. Depuis deux semaines, il arpente les rues de Cedar Riverside, connu sous le nom de West Bank, en quête de toute présence des forces de l’ordre fédéral.
De 8h à 18h, bravant le froid mordant et le verglas, Yusuf repère les agents d’ICE et alerte immédiatement un groupe de discussion sur Signal, tout en sifflant sans relâche. Vêtu d’un gilet orange fluo et d’un bonnet noir orné de l’inscription « FUCK ICE », il ne passe pas inaperçu.
« Mais je suis citoyen. Je dois faire ça pour ma communauté », a-t-il déclaré à The Intercept dimanche, par l’intermédiaire d’un traducteur.
Cette mobilisation citoyenne s’inscrit dans un contexte de tensions croissantes, exacerbées par la politique migratoire restrictive de l’administration Trump. Les habitants somaliens des Twin Cities, en particulier, se sentent sous pression, craignant pour leur sécurité et celle de leurs proches.
Une réponse communautaire face à la peur
« On s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas combattre le gouvernement fédéral. Mais on peut se rassembler et patrouiller dans le quartier, tenir ICE à distance », explique Abdi Rahman, 28 ans, membre fondateur du groupe de surveillance du West Bank, créé le mois dernier suite à l’intensification des opérations d’ICE.
La peur est palpable. De nombreux résidents, même ceux ayant la nationalité américaine, ont cessé de sortir de chez eux. Des réseaux de solidarité se sont mis en place pour apporter une aide concrète : courses alimentaires livrées à domicile, soutien moral, et partage d’informations sur les droits des immigrants.
« Les non-citoyens ont complètement arrêté de sortir. On leur achète des provisions et on les leur dépose à domicile », témoigne Rahman.
Cette situation rappelle les troubles de 2020, suite au meurtre de George Floyd par la police, où la communauté somalienne s’était déjà mobilisée pour se protéger mutuellement.
Des accusations de fraude et un climat de suspicion
L’intensification de la pression migratoire s’accompagne d’une campagne de dénigrement ciblant la communauté somalienne. Des médias d’extrême droite ont mis en lumière une affaire de fraude présumée dans des centres de garde d’enfants, alimentant un climat de suspicion et de stigmatisation.
L’administration Trump a également fustigé la communauté somalienne, qualifiant ses membres de « déchets » et remettant en question leur appartenance à la nation américaine.
« Leur pays pue, et on ne les veut pas dans notre pays », a déclaré Trump lors d’un meeting.
La création de SALT, un front uni
Face à cette situation, des leaders somaliens ont créé SALT (Somali American Leadership Table), un groupe de travail visant à coordonner la réponse de la communauté et à défendre ses intérêts.
« Les hommes et les femmes armés, le visage dissimulé, qui patrouillent dans nos rues et nous profilent… On pensait avoir laissé tout ça derrière nous », déplore Imam Yusuf Abdulle, co-fondateur de SALT. « Mais ce moment en Amérique nous rappelle la guerre civile somalienne. »
L’organisation a notamment organisé des manifestations pacifiques, comme celle qui a suivi la mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent d’ICE la semaine dernière. Lors de cette manifestation, des femmes somaliennes ont distribué du thé et des sambusas, une pâtisserie somalienne, en signe de solidarité.
Des citoyens contraints de se justifier
Malgré le fait que près de 58% des Somaliens du Minnesota sont nés aux États-Unis et que 87% des immigrants somaliens sont naturalisés, beaucoup se sentent obligés de prouver leur appartenance à la nation.
Saadia Saman, une citoyenne américaine employée dans un entrepôt de Minneapolis, n’a pas pu se rendre au travail pendant trois jours, par peur d’être interpellée par ICE. Elle a même commencé à transporter son passeport et sa carte de sécurité sociale avec elle, par précaution.
« On commence à transporter nos passeports en permanence, par peur qu’un agent d’ICE ne nous arrête, même nous qui sommes citoyens », témoigne Mustafa Mohamed Abdile, membre du conseil d’administration de l’association des chauffeurs Uber/Lyft du Minnesota.
Des incidents racistes ont également été rapportés, comme celui d’un chauffeur de taxi somalien, Abdi, qui a été insulté par un passager.
Un impact sur la vie quotidienne
La peur et la suspicion ont un impact direct sur la vie quotidienne de la communauté somalienne. Le Karmel Mall, un centre commercial très fréquenté, est désormais quasiment désert. Les commerces et restaurants tenus par des Somaliens connaissent une baisse d’activité significative.
« On ouvre nos boutiques tous les jours, mais il y a à peine du monde », se lamente Abdul, un vendeur de parfums. « Il y a quelques mois, je n’aurais pas eu le temps de vous parler, j’aurais été débordé de clients. Maintenant, c’est le désert. »
Des initiatives locales ont été lancées pour soutenir les commerces somaliens, mais la situation reste préoccupante.
La fin du TPS pour les Somaliens
L’administration Trump a annoncé mardi la fin du statut de protection temporaire (TPS) pour les Somaliens en mars prochain, ce qui pourrait entraîner l’expulsion de milliers de personnes.
Cette décision, ajoutée aux accusations infondées et au climat de peur, renforce le sentiment d’insécurité et de marginalisation au sein de la communauté somalienne du Minnesota.
« Avant, c’était les Haïtiens qui mangeaient des chats et des chiens. C’était les Mexicains, tous des violeurs, tous des criminels. Maintenant, c’est nous », déplore un chauffeur de taxi somalien, qui souhaite rester anonyme. « Demain, qui ça va être ? »
